« Bigard », ce nom ne vous dit peut-être rien. Pourtant, deux steaks hachés sur trois vendus en supermarché proviennent de leurs usines. N°1 de la viande bovine en France, il est difficile d’échapper à ce mégagroupe agroalimentaire qui possède entre autre les marques carnées Charal et Socopa. Mais loin des publicités bucoliques et aseptisées servies aux consommateurs, L214 révèle les dessous terrifiants des usages d’abattage de l’entreprise. Un enquêteur de l’association témoigne à visage découvert des pratiques barbares qu’il a observées après avoir travaillé plusieurs mois au sein de l’abattoir Bigard de Cuiseaux, en Saône-et-Loire. Sévices graves, collecte du sang sur les fœtus de veaux, carences dramatiques des services vétérinaires… Les images parlent d’elles-mêmes et laissent une fois de plus sans voix face à tant de cruauté.

L’association de protection des animaux L214 dévoile aujourd’hui une nouvelle enquête menée à l’abattoir de Cuiseaux, en Saône-et-Loire. Pendant plusieurs mois, Thomas Saïdi, un enquêteur de l’organisation, a infiltré l’entreprise Bigard afin d’en révéler les coulisses. « Les images que j’ai tournées sont dures mais elles sont nécessaires à l’heure où il est proscrit de dévoiler ce qui se déroule à l’intérieur des abattoirs », explique le jeune homme. Et pour cause, les pratiques filmées et publiées par l’association sont non seulement cruelles et dramatiques, mais également non conformes aux règlementations en vigueur en matière de bien-être animal et d’hygiène sanitaire. Fait inquiétant quand on sait que le groupe alimentaire cumule à lui seul 43 % de la production française de viande et 70 % des steaks hachés vendus dans l’Hexagone.

Entre carence du personnel et sévices infligés aux animaux, Bigard instaure son modèle ultracompétitif

C’est suite à des signalements et sans autres possibilités de vérification que Thomas Saïdi s’est retrouvé engagé dans l’entreprise, sans expérience ni qualification spécifique. Il devient alors préposé au sein des services vétérinaires officiels de l’abattoir, chargés de contrôler le respect des règles sanitaires et de protection animale. Son poste de travail consiste à réaliser des inspections relatives à la santé et à la protection des animaux vivants, au contrôle sanitaire des carcasses et des abats et au respect des règles d’hygiène.

Ce n’est qu’une semaine après avoir été embauché et sans avoir reçu de formation – tout au plus quelques consignes contradictoires de ses collègues – que le jeune homme se voit déjà contrôler seul l’abattage rituel. Au quotidien, il observe de graves carences des services vétérinaires et de nombreuses infractions à la réglementation entraînant des souffrances aigües et pourtant évitables aux animaux. A l’aide de caméras dissimulées, il filme et documente ces pratiques alarmantes et dramatiques. « Pendant quatre mois, j’ai tranché chaque jour des centaines de cœurs encore chauds, de manière si mécanique, si répétée, que j’en venais parfois à ne plus faire le lien avec l’animal. Pourtant, il suffisait d’un cri, un cri si puissant qu’il me traversait le corps, pour me rappeler que les organes que j’avais devant moi constituaient quelques minutes auparavant un être qui ne demandait qu’à vivre », se rappelle Thomas, encore bouleversé par son expérience et les rythmes de mise à mort effrénés.

Une surveillance des abattages proche de zéro

En effet, à l’abattoir de Cuiseaux, c’est plus de 500 bovins qui sont tués chaque jour. Malgré une obligation légale de surveillance des opérations d’immobilisation, d’étourdissement et d’abattage, les différentes chaînes du lieu sont souvent désertées par les contrôleurs, faute de personnel. Si l’abattage rituel, qui concerne environ 150 bovins, n’est contrôlé que pour 5 à 10 bovins par jour, l’abattage standard (avec étourdissement) n’est quant à lui pas contrôlé du tout par les services d’inspection. Au total, seuls 1 à 2 % des mises à mort sont surveillées. Le vétérinaire officiel de l’abattoir reconnait lui-même le manque de personnel et les infractions à la réglementations : « vu le taff qu’on a, vu les conditions dans lesquelles on travaille, c’est compliqué […]. Je me souviens à l’époque on était 24 puis Sarkozy est arrivé, on est devenu 21, puis l’année suivante 20, 18 et aujourd’hui ils disent que c’est 15 qu’il faut qu’on soit. Il n’y a pas assez de personnel, c’est vrai que si on doit suivre le règlement, il faut qu’on regarde tous les animaux au moment de l’abattage, mais c’est pas ce qu’on fait dans la réalité ».

Les vaches encore en vie assistent, terrorisées, à l’abattage de leurs congénères. – Crédits : L214

Au delà du manque de main d’oeuvre, ce sont les pratiques d’abattage elles-mêmes qui sont de tout urgence à revoir. Ainsi, à de nombreuses reprises, des infractions à la réglementation se produisent devant les yeux des agents des services vétérinaires et ne déclenchent aucune réaction de leur part. Thomas assiste alors impuissant aux souffrances insoutenables des animaux : dans le cadre de l’abattage rituel, des bovins encore conscients après avoir été égorgés sont suspendus par une patte à la chaîne d’abattage. Aucun contrôle ou étourdissement d’urgence ne vient abréger le supplice des animaux. Malgré la présence d’un rideau d’obstruction, les suivants observent avec horreur leurs congénères suspendus à la chaîne en train de se vider de leur sang.

Plus loin dans la cour de l’abattoir, une vache accidentée mal assommée et encore consciente est chargée avec un chariot élévateur, alors que dans la bouverie (la zone d’attente après déchargement), les bovins restent enfermés dans des enclos à peine plus grands qu’eux pendant 48h, privés de toute nourriture. Même les animaux gravement blessés, par exemple avec une jambe fracturée, attendent parfois jusqu’à 10h avant d’être abattus, faute d’employés dans l’abattoir sanitaire.

L’horreur ne s’arrête malheureusement pas là, le jeune employé filme également quotidiennement l’arrivée d’une cinquantaine de vaches gestantes et parfois presque à terme sur la chaîne d’abattage. Pourtant, la réglementation interdit de transporter des vaches au-delà du huitième mois de gestation. Ces jeunes veaux mourront par suffocation dans l’utérus de leur mère une fois abattue. Mais l’entreprise ne lésine sur aucun profit : chaque jour, un travailleur est chargé de prélever la totalité du sang de ces fœtus avortés par ponction cardiaque. Le sérum est ensuite extrait du sang et commercialisé par SeraFrance sous la forme de sérum de veau fœtal (SVF), utilisé en laboratoire pour la culture de cellules et de tissus in vitro.

Des dizaines de foetus s’entassent dans les poubelles de l’abattoir après avoir été vidés de leur sang. Crédits : L214

Une inaction politique coupable

Si ces graves manquements à l’éthique et à la loi paraissent insoutenables, ils ne sont pas nouveaux. En 2014, la Cour des comptes française soulignait déjà dans un rapport l’insuffisance des contrôles du ministère de l’Agriculture : « Au total, l’absence de contrôle à un niveau significatif et l’absence de sanctions suffisantes mettent en lumière des anomalies graves.» L’enquête dévoilée aujourd’hui ne fait que confirmer un constat posé depuis plusieurs années, sans que les recommandations répétées et pourtant unanimes sur le renforcement des effectifs de contrôle ne soient suivies d’effet.

En attendant, le groupe Bigard abat chaque année 1,3 million de bovins, 400 000 veaux, 5 millions de porcs et 400 000 agneaux dans des conditions obscures et certainement peu souhaitables. Et alors qu’il est déjà leader de la viande bovine et ovine, le surnommé « Roi de la viande française » s’apprête en outre à devenir numéro un du porc en France, en doublant le groupe coopératif breton Cooperl Arc Atlantique. Pesant aujourd’hui plus de 4,7 millards d’euros de chiffre d’affaire annuel, le mégagroupe se vante allègrement d’être le « troisième industriel européen toutes viandes confondues ».

Le bien-être des animaux passe quant à lui une fois de plus à la trappe au profit de l’ultracapitalisme. « À quelques mois des élections présidentielles, c’est le bon moment d’ouvrir les yeux sur la sauvagerie de notre société à l’égard des animaux et de repenser aux relations que nous voulons entretenir avec eux », souligne Sébastien Arsac, porte-parole de L214 qui porte plainte pour sévices graves et lance une pétition exhortant le gouvernement à prendre rapidement les mesures nécessaires.

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