En septembre 1990, lors de son discours à Joué-lès-Tours, le premier ministre Michel Rocard vantait les mérites d’une « démocratie d’opinion » dont les sondages seraient la clé de voûte. Il allait ainsi contribuer à ce qu’ils deviennent progressivement l’un des principaux modes de désignation des dirigeants politiques. Un outil de comparaison et de construction de leur crédibilité et de leur stature, participant à la personnalisation, à la « starification » de la vie politique.

Selon les décomptes de la commission nationale des sondages, deux cent quatre-vingt-treize sondages ont été réalisés lors de l’élection présidentielle de 2007, contre cent quatre-vingt-treize lors du scrutin de 2002  (1). Les primaires, dans les deux principaux partis, ont été largement influencées par les commandes répétées (et répétitives) de sondages auprès des sympathisants ou de l’ensemble de la population. C’est aussi un artifice sondagier qui a transformé M. François Bayrou en candidat plausible pour le second tour, lui offrant une audience médiatique inespérée et sans commune mesure avec son poids électoral et politique, affaiblissant de surcroît la candidate socialiste.

Le contenu « incontestable » des sondages est affirmé jusqu’à relativiser ou même concurrencer les scrutins électoraux, puisqu’en définitive c’est l’interprétation qui compte (2). Une enquête d’opinion publiée le jour du second tour des élections municipales et cantonales de 2008 illustre bien ce mécanisme (3). La droite est largement perdante mais, nous disent de concert les commentateurs, 67 % des Français veulent que le président, pourtant désavoué dans les urnes, continue ses réformes. De quelles réformes s’agit-il ? Les résultats de la batterie de questions indiquent que les Français ne sont d’accord que sur un point, la lutte pour le pouvoir d’achat. Limiter les dépenses de l’Etat n’est plébiscité que par l’électorat de droite.

Mais, pour que les sondages soient pris au sérieux, ils doivent se prévaloir d’une validation scientifique. Or les évolutions techniques et la dématérialisation du métier de sondeur ont largement modifié les conditions de production et d’utilisation des sondages politiques. C’est sans doute dans le domaine de l’échantillon que les transformations sont les plus nettes. Que ce soit pour les échantillons aléatoires (on tire au sort les personnes à interroger) ou pour ceux constitués selon la méthode des quotas (la population interrogée doit refléter en miniature le groupe que l’on veut étudier), on utilisait traditionnellement les fichiers des grands opérateurs comme ceux des abonnés au téléphone ou du recensement.

Bien sûr, les difficultés ne manquaient pas, notamment en raison de l’absence des salariés à leur domicile lorsque passent les enquêteurs ou du nombre considérable de refus de répondre. Mais ces bases exhaustives n’existent plus. Le recensement se fractionne désormais sur une période de quatre ans et, en 2008, 17 % des individus ne sont joignables que sur un téléphone portable. Parmi ces derniers, on compte surtout des jeunes (33 % ont entre 18 et 24 ans), plutôt urbains et vivant seuls ; des ouvriers (34 %) ; et des ménages à faibles revenus (26 % des foyers ayant un revenu mensuel de moins de 900 euros) (4). Compte tenu du coût élevé et de l’absence de tranquillité dans laquelle se déroule la communication, de la perte de stratification géographique utile au calcul des quotas, les téléphones portables échappent en partie aux sondages, et avec eux une large part des milieux les plus modestes. Il en va de même des personnes sur liste rouge (de 15 à 20 % des abonnés) et de celles possédant des numéros en 08 et 09 (2 % des abonnés sont totalement dégroupés).

L’accès croissant des citoyens à Internet incite les instituts à procéder aux enquêtes par sondage en ligne. Les avantages de cette technique sont multiples : suppression des enquêteurs et des codeurs (remplacés par quelques informaticiens et webmasters), vitesse de la transmission des données, insertion d’images, de sons, de vidéos, de graphiques dans le questionnaire, contrôles de cohérence, facilité d’obtention de nouveaux contacts, établissement d’un mode interactif, accès libre à l’enquêté à n’importe quelle heure, etc. Pourtant peu propices aux études d’opinion représentatives (l’accès aux nouvelles technologies reste socialement très inégalitaire : en 2007, 81 % des cadres supérieurs avaient une connexion Internet à domicile, contre 47 % des ouvriers (5)), les sondages en ligne connaissent une progression soutenue.

Produisant des enquêtes réalisées par Internet (6) pour le quotidien Le Figaro, l’institut OpinionWay est assez emblématique des nouvelles manières de faire des sondages et d’en user politiquement. Le résultat de ses travaux a en effet ceci de surprenant qu’il donne presque toujours raison à M. Nicolas Sarkozy et au gouvernement…

Le Figaro du 28 mars 2008 titre, par exemple : « Le président a changé de style », et 58 % des Français disent qu’« il a changé en bien ». En fait, il s’agit de 58 % des 49 % de ceux qui ont déclaré qu’il exerce le pouvoir de manière différente, soit en réalité 28 % des personnes interrogées… Le Figaro rectifiera, affichant alors sur son site Internet : « Sondage : le style Sarkozy s’est amélioré ». Le sel de cette histoire, c’est que ce sondage cherchait à conforter l’idée que le style seul pose problème, et non les actes !

Les ficelles, dont les marionnettistes sont à part égale les sondeurs et les commentateurs du sondage, ne sont pas toujours aussi grosses. Elles n’en demeurent pas moins efficaces. De petits glissements sémantiques décalent la question du sondage et le titre de l’article qui la commente. Ainsi, Le Figaro du 27 juin 2008 indiquait : « Immigration clandestine : les Français attendent des résultats ». Le sous-titre précisait : « 40 % des Français jugent efficaces les mesures du gouvernement contre l’immigration clandestine ». Ce n’est qu’en lisant le détail de l’article qu’on saura que, en fait, 60 % la jugent inefficace. Or les radios ne répercutent et ne répètent guère que les titres.

De manière tout aussi subtile, l’ordre des questions et la manière de les poser influent sur les résultats. Une question sur l’entrée dans le travail des jeunes d’origine extraeuropéenne obtiendra un score très différent selon que celles qui précèdent portent sur les voitures brûlées, les tournantes ou les droits de la personne a obtenir un emploi suivant ses qualifications. Ainsi, pour pouvoir titrer : « RTT [réduction du temps de travail] : l’opinion soutient le gouvernement », Le Figaro du 13 juin 2008 doit-il d’abord interroger les répondants sur des grèves à la SNCF et dans la fonction publique et introduire un large flou dans la question. Alors que le préambule de cette dernière indique : « En avril, les partenaires sociaux ont signé un accord sur la représentativité et le financement des syndicats qui comprenait un volet sur le temps de travail. Le gouvernement a décidé d’aller plus loin en permettant la négociation entreprise par entreprise tout en maintenant les trente-cinq heures comme règle générale », la question est formulée ainsi : « Le gouvernement a raison d’aller plus loin car le plus important est de réformer les trente-cinq heures en profondeur. »

Cinquante-deux pour cent des personnes interrogées seraient d’accord. Mais avec quoi ? Comment interpréter la question, puis les réponses ? On réforme ou on maintient ? Qu’est-ce que c’est que : « en profondeur » ? Quelle réforme ? Va-t-on appliquer la loi sur la RTT qui implique la création de milliers d’emplois ? Qu’en conclure ?

Quoi qu’il en soit, les sondages sont devenus un élément incontournable du débat politique. Dans ce petit théâtre technique, le dernier mot reste à quelques metteurs en scène particulièrement efficaces pour éteindre un mouvement social et contribuer à l’élection de tribuns spécialistes de la poudre aux yeux. Les responsables des instituts de recherche publique peuvent alors être rayés de la carte. La production du savoir et le contrôle de ses usages ne doivent pas échapper au prince.



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