deliquescence

Il est un fait, aujourd’hui en France, que le libre échange d’idées, le simple “débat démocratique” dont les journaleux nous rebattent les oreilles – jusqu’à nous les rabattre -, la simple discussion, même, entre amis ou collègues, devient un risque, un enjeu, une menace, une impasse totale. De l’ouverture intellectuelle c’est-à-dire philosophique et historique que les anciens nous avaient léguée au cours des siècles il semblerait que nous allions, à travers cette mode du court, du condensé, du vocal et même du primal, vers une extinction totale du sens, de la mesure, de la nuance tout simplement. La lumière qui éclairait nos cerveaux, notre imagination et notre soif de devenir, de nous construire jusqu’au delà de nous-mêmes, tout cela se réduit jusqu’à l’inimaginable et commence à se couler misérablement vers l’inconcevable et l’impensable… Les oubliettes sacrées de la mémoire du temps se remplissent inexorablement de nos déchets toxiques. Les limites du sens s’effacent.

Quand je commençai à écrire mon dernier carnet de route intitulé “Les années pourries”, je n’imaginai pas à quel point les années actuelles – celles de la décomposition politique, sociale donc aussi intellectuelle – atteindraient un tel niveau de non-retour. Car il y a, je l’affirme, un non-retour. Les ennemis ont cessé d’être des adversaires dont nous étions quelque part les faire-valoir et aussi fiers de jouter avec eux sur le terrain de la controverse idéologique. Il n’y a plus de controverse puisqu’il n’y a plus de profit à la discussion. Que de la haine, du cerveau reptilien, que de la moelle épinière dirait Einstein… Le discours n’est pas mort, non, il est pourrissant. Comme le système dont il est l’écho.

Quand il y a impasse intellectuelle et que le champ philosophique s’emplit de censure et d’anathèmes, il n’y a plus de liberté politique de conception d’autre chose ; il n’y a que de la guerre civile et du chaos en vue ; l’horizon libératoire se bouche et devient juste un terrain de chasse. Nous allons tout droit à la fin des systèmes prétendument démocratiques.

Que faire, disait-il… Non, Lénine n’était pas Staline et Trotsky non plus… mais tout cela semble être une autre histoire, presque un conte, une historiette dont on aurait le droit de salir les pages et même de les lire à l’envers. Peu importe : nous sommes tous passés à autre chose… Tout ira à vau-l’eau et c’est tant pis, c’est comme ça. Z – le vrai, Zarathoustra – a raison, l’inhumain se pointe. Dans ce schéma-là, il n’y aura pas, pour un temps, place au rationnel, à l’argumentatif, au regroupement d’idées ; ça va clasher, c’est tout. Ne pas s’abandonner, ne pas abandonner, mais se préparer en se préservant : cela sera la condition du combat nouveau, ce combat pour lequel il ne faudra pas compter, pour un temps ai-je déjà dit, espérons-le, sur l’avis des masses, des détracteurs, des pseudo-penseurs ou “démocrates”, des “chroniqueurs” et autres “influenceurs” qui galvaudent la pensée au nom de l’emploi qui leur est assigné de “chefs de projets” grassement payés de la pensée pourrissante.

Voilà, c’est dit. Je vais faire le ménage dans mes contributions ; il ne sert de rien d’aller sur Agoravox, Facebook, Libres penseurs du monde ou autres, pour partager un avis sur les choses de ce monde… on ne récoltera le plus souvent, hormis quelques faibles encouragements hypothétiques, que des insultes et des propos délirants. Sans parler de cette manie généralisée de massacrer la langue française que d’aucuns semblent ne plus connaître jusqu’à ne plus pouvoir même la comprendre.

Il y a tant de travaux qui nous attendent, tant de chemins douloureux à traverser, tant de raisons de capituler… nous avons fait le nôtre, de chemin, y aura-t-il des survivants du sens pour nous succéder ? Ma pensée sera sans cesse pour eux, ces modestes vers de terre amoureux de qui vous savez, n’est-ce pas ? Et qui ne feront pas que donner leur âme pour ce qui brille. Ils se préparent à la revanche.



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2 thoughts on “De l’extrême déliquescence du débat intellectuel… — Enfant de la Société — Sott.net”
  1. Nous ne faisons que récolter ce que nous avons complaisamment laissé semer dans nos champs respectifs.
    Il importe peu aujourd’hui de connaître comment s’est historiquement formée la division dans laquelle nous vivons, ces temps confus et violents, c’est de savoir si nous disposons encore d’une âme, bien à nous, car elle seule est le principe même de la cohésion de nos corps et assure les conditions dans lesquels ceux-ci sauront être eux-mêmes pour eux-mêmes, soit, juste et vrai envers soi-même afin de prétendre l’être avec quiconque d’autre.
    La philosophie n’est pas une institution qui s’incarne par elle-même, c’est un vaste champ d’étude qui questionne en permanence, ou du moins devait le faire, l’individualité naturelle de l’Homme, pour qu’il vive en groupe restreint ou soit en accord avec tous les membres de la Cité car ce sont là les efforts auxquels il aime se consacrer, il lui faut un Maître Souverain, Dieu.
    Mais, voilà, on l’en a débarrassé, Dieu n’est plus que faiblesse devant cet “Homme” capable d’avoir créer 1000 fois la possibilité de détruire cette planète, peu importe que 999 fois soient de trop, Dieu, ne rivalise pas avec de tels êtres.
    Chacun peut convoquer tous les prophètes qu’il veut au secours de sa désespérance, si un Envoyé était parmi nous, il n’y aurait rien de bon qu’il pourrait annoncer à un Homme qui a délaissé sa Nature pour faire surgir sur lui des contraintes qu’aujourd’hui encore, malgré les signes et les menaces, il juge toujours essentielles dans un monde où la simple notion d’ordre n’existe plus, où la plus naturelle base des choses ne fonctionne plus.
    À nouveau les chaînes ne sont plus artificielles pour cet Homme, son goût immodéré pour l’étourdissement de ses sens est à l’origine de la dérive qui le prive à nouveau de la Liberté qui devait être la sienne, les lois qui entravent la créature sont les conséquences de la chute libre de l’Homme.
    Tout à un temps, c’est même pour cela qu’il est prévu une computation du temps, afin que rien ne s’affadisse comme maintenant, que les sociétés humaines demeurent, les arts, les lettres, les traditions, que l’idée permanente de l’imminence de la mort et la peur qui l’accompagne, ne réduise pas notre Homme à une vie besogneuse, pénible, moins qu’animale, brève en joie de vivre réelle.
    Les animaux eux-mêmes ne vivent pas en guerre de tous contre tous, si nous le faisons, c’est que rien ne va plus, donc, il faut ce qui arrive.

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