Les violences sexistes et sexuelles n’épargnent pas le monde de la nuit, bien au contraire. Le mouvement #Balancetonbar, lancé il y a quelques semaines, a déjà récolté plusieurs centaines de témoignages en Belgique. Trigger Warning : cet article peut redéclencher des traumatismes psychologiques à celles et ceux qui le lisent. 

Début octobre, les plaintes d’abus sexuels ou de viols suite à une prise de drogue non consentie ayant eu lieu dans différents bars de Bruxelles se sont multipliées sur les réseaux sociaux. Un compte Instagram a alors été créé pour les recueillir : « Balance ton bar ».

Depuis, les témoignages ne cessent d’affluer, visant plusieurs établissements phares de la capitale belge. Mais ce phénomène n’est pas propre à Bruxelles. Dans de nombreuses villes, les voix s’élèvent pour dénoncer les violences sexistes et sexuelles dans le monde de la nuit. Mise au point nécessaire.

Crédits photo : @collages_feministes_bruxelles

Début octobre, le compte Instagram Féminisme Libertaire Bruxelles alertait quant à la multiplication de cas de viols ou d’agressions sexuelles dans deux bars du quartier Cimetière d’Ixelles  – Waff et El Café -, via la publication de plusieurs stories. S’en est suivie une déferlante de témoignages : le collectif a « reçu des centaines de messages et des dizaines d’histoires de femmes racontant avoir été droguées (avec perte de connaissance, malaise, black-out de la soirée) et bien souvent avoir été victimes de viols ou d’agressions sexuelles » dans ces deux bars. Mais pas que. D’autres bars ont été mentionnés, et les témoignages n’ont cessé d’affluer.

Le 14 octobre, le mouvement Balance ton bar a alors été lancé, via la création d’un compte instagram dédié : 

En à peine deux semaines, le compte a reçu des centaines de témoignages. De célèbres bars et discothèques de Bruxelles ont été dénoncés, tels que le Bloody Louis, le You, Les Jeux d’Hiver, le Mirano, Madame Moustache, mais aussi des bars comme le Murmure à Ixelles, le Rock Classic, le Café Central ou encore le Bonnefooi dans le centre de Bruxelles. Les témoignages récoltés peuvent être divisés en trois catégories : abus de drogue, intimidation sexuelle et violence sexuelle, ou une combinaison des trois

Parmi eux, on peut lire :

« J’étais seule. Le Rock [ndlr, Rock Classic Bar] était sur mon chemin pour rentrer à la maison. J’ai voulu boire un dernier verre. Mais black-out après un verre. Une femme m’a raconté que je faisais des comas à répétition. Un des serveurs m’a tripoté dans le long couloir du Rock. La nana qui tentait de m’aider m’a arraché à son emprise. J’étais incapable de dire où j’habitais lorsqu’ils m’ont appelé un taxi. Ma copine m’aurait retrouvée une centaine de mètres plus loin, allongée sur le trottoir, de la mousse étrange qui coulait de ma bouche. Je me suis réveillée le lendemain avec un énorme œil au beurre noir. Sac vidé, sensation de descente énorme et de confusion extrême. Mal à tout le corps, et remplie de culpabilité. J’ai écrit sur Facebook les faits dont je me souvenais. Le post a été partagé une cinquantaine de fois, et le gérant m’a écrit un message Facebook : “Mademoiselle, nous venons de prendre connaissance de vos écrits, ceux-ci sont très graves. Nous avons immédiatement consulté tous les membres du personnel présent ce soir là (barmans ainsi qu’un agent de sécurité) qui démentent totalement ce que vous dites. Les caméras de vidéo surveillance vont être examinées dès ce soir et dans le cas où vos dires ne correspondent pas aux images, une plainte sera portée à votre encontre”. Je n’ai jamais porté plainte. J’ai eu peur, j’ai encore peur aujourd’hui. Et, suite au re-partage de mon témoignage suite aux événements de cette semaine, je me suis faite reprocher par une des serveuses du bar de “les traîner à nouveau dans la boue”. »

Sur le El Café : « Je me suis réveillée un jour après être sortie au El Café, dans mes draps plein de sang. Sans culotte, ni pantalon, juste mon pull. Un emballage de capote par terre. J’avais aucun souvenir. J’ai appelé des amies à la rescousse et une d’entre elles a été montré ma photo au staff pour demander s’ ils avaient vu quelque chose. Un serveur lui a expliqué que c’est lui qui m’avait “porté” chez moi et qu’il avait “craqué” mais en en gros rien de grave ne s’était passé. » ou encore « Ça fait au moins six ans que ça dure les filles droguées et violées dans ce bar. Un jour, on a retrouvé une fille quasi inconsciente dans la rue à un arrêt de bus. Elle venait d’être déposée par une petite camionnette. Elle se souvenait juste d’avoir été au El Café, et que le conducteur de la camionnette était un des serveurs» mais aussi « Trois amies à moi se sont faites violées par ce serveur, j’ai été témoin de beaucoup de choses là-bas et j’aide la police pour l’enquête … énormément de serveurs sont concernés par des histoires de viol au El Café. C’est tout un système qui est en place là-bas depuis plusieurs années, il est temps que les choses bougent ... » 

Crédits photo : @collages_feministes_bruxelles

Sur le Fuse : « Samedi 30 octobre, nous avons été danser entre copines au Fuse. Dans les toilettes d’en bas, nous avions remarqué qu’une porte était fermée depuis longtemps du “côté” des femmes. On distingue quatre pieds, on frappe à la porte et un seul homme nous répond. On demande à ce que la fille le fasse également et là, rien. Par peur d’un viol, nous prévenons la dame responsable des toilettes qui nous hurle dessus qu’on n’y va pas à plusieurs et que c’est la faute de cette fille si elle a suivi quelqu’un. Elle nous ordonne de partir. Quelques heures plus tard, de nouveau aux toilettes, nous tombons sur une fille qui n’a pas du tout l’air d’aller bien. Elle ne sent plus du tout son corps et on comprend immédiatement qu’elle a été droguée au GHB. On essaye d’appeler la sécurité et on se fait de nouveau engueuler par madame parce qu’on est plusieurs.  La sécurité arrive, un personnel peut-être surmené mais agressif et faisant preuve de peu de compassion qui nous dit : “vous avez vu au moins qui c’était ? C’est ça, on voit jamais qui c’est hein.” Avec mon amie, on l’a aidé à marcher jusqu’à l’entrée. Nous nous sommes fait tirer hyper agressivement par les vigiles. On essaie de l’asseoir et on leur dit qu’on va rester avec elle. Ni une, ni deux, ils s’en vont. On demande trois fois qu’elle reçoive de l’eau. Ils arrivent avec une bouteille quasi vide en ricanant que celle-ci n’a pas été droguée. Il est difficile de savoir si l’on fait rentrer quelqu’un de mal intentionné au sein du club. Pour autant, fermer les yeux et être agressif envers une personne dans le besoin, c’est intolérable. L’attitude du Fuse les rend complices d’un phénomène qu’ils sont censés combattre. » 

Selon ces témoignages, de nombreux employés de bars ont donc administré des drogues dans les verres de certaines clientes à leur insu avant d’abuser sexuellement d’elles. Et quand ce ne sont pas les employés qui sont à l’origine des agressions sexuelles, ils ont fermé les yeux.  

Très vite, la parquet de Bruxelles a réagi. Il a communiqué : « Suite aux messages qui sont apparus sur les réseaux sociaux ces dernières semaines, le parquet de Bruxelles tient à souligner que chaque plainte concernant des infractions sexuelles est prise très au sérieux […] Outre la collecte de preuves matérielles, à savoir des traces biologiques et des images de caméras de surveillance, un maximum de témoins sont identifiés et interrogés afin de constituer un dossier probant et de confronter tout suspect à ces éléments de preuve ». En attendant la suite de l’enquête, le membre du personnel visé au Waff et El Café par les nombreuses plaintes a été écarté de ses fonctions. 

En parallèle, une manifestation a été organisée

Crédits photo : @Joclouviere

Mais ce n’est pas pour autant que les bars visés prennent leurs responsabilités. Pire, parfois ils démentent et nient les faits allégués par les victimes. Les posts et communiqués de l’un d’entre eux se révèle particulièrement symptomatique de la culture du viol : il inverse la responsabilité et met la faute sur les victimes, en publiant des “conseils pour une sortie réussie” ou en conseillant à sa clientèle féminine de “manger avant de sortir” et “de ne pas abuser de l’alcool”. Il est ainsi suggéré que la victime est responsable de ce qui lui est arrivé, car elle n’aurait pas surveillé son verre, trop bu, ou n’aurait pas assez mangé. C’est le monde à l’envers.

Heureusement, ce n’est pas le cas de tous les bars visés. Par exemple, suite au témoignage à propos du Fuse (ci-dessus), le bar a répondu : « Nous sommes navrés d’apprendre qu’une telle situation a été vécue au sein du club et sachez que nous prenons ce problème très au sérieux au sein de l’équipe. L’attitude décrite de notre personnel et de notre équipe de sécurité n’est pas acceptable, et soyez sûr que cela sera discuté en interne.» Il indique ensuite que son équipe suit « des formations sur les problématiques de harcèlement sexuel dans le but de mettre en place des processus concrets au sein du Fuse pour le rendre le plus safe possible notamment des briefings hebdomadaires pour le staff et l’équipe de sécurité pour qu’ils se focalisent en premier lieu sur ces comportements ».

Il annonce également d’autres mesures telles que l’instauration d’un physio pour repérer et évincer dans la mesure du possible ce type de personne dès l’entrée, d’une équipe supplémentaire pour renforcer l’équipe de sécurité ou encore d’une liste noire pour éviter le retour de personnes refusées dans son établissement. Surtout, il semble accepter la critique et vouloir sincèrement s’améliorer :  « Comme l’ensemble du secteur de la nuit, nous savons que nous ne sommes pas parfaits, mais nous y travaillons de manière journalière. Pour toute autre personne voulant témoigner, apporter des idées ou simplement échanger avec nous sur ces problématiques, nous avons ouvert il y a de cela quelques semaines une adresse e-mail dédiée ([email protected]), n’hésitez pas à nous écrire dessus. »

Crédits photo : @collages_feministes_bruxelles

Par ailleurs, Balance ton bar a indiqué dans un post daté du 22 octobre s’être entretenu avec les responsables de plusieurs bars : You, Barabar, Spirito, Mirano et Bloody Louis. Les établissements se sont engagés à travailler en collaboration avec des actrices de terrain de collectifs féministes bruxellois, via l’organisation de réunions de travail et la mise en œuvre d’un plan d’action concret à respecter. En attendant, ils ont mis en place le système “Angela”, qui permet aux victimes d’alerter un membre du personnel en donnant ce nom de code au bar. Tout leur personnel a été briefée et connaît la démarche à suivre. 

Comme le précise Féminisme Libertaire Bruxelles, il s’agit bien d’un phénomène généralisé. Ces témoignages ne sont pas des faits isolés : ils s’intègrent à des mécanismes systémiques inhérents à une société profondément patriarcale et à la culture du viol, dont nous vous parlions déjà dans cet article. Les violences sexistes et sexuelles ont lieu partout, tout le temps, et sont perpétrées majoritairement par des personnes connues de la victime. 

Même dans le milieu de la nuit. Et pas uniquement à Bruxelles, mais bien partout. Maïté, la cofondatrice du mouvement Balance ton bar affirme d’ailleurs avoir reçu plusieurs témoignages qui « concernent des zones au-delà des frontières bruxelloises ». Récemment, sur un groupe Facebook nommé “étudiants de Strasbourg”, de nombreux témoignages se sont accumulés suite à ce post

A Genève, pas plus tard que hier, la suspicion d’une intoxication de dizaines d’étudiantes – de l’Ecole hôtelière de Lausanne – au GHB lors d’une soirée au MAD Club a été soulevée. La boîte de nuit a déposé plainte pour calomnie. En Angleterre, ces derniers jours, des étudiants de plus de 30 universités différentes ont milité pour un boycott national des boîtes de nuit pour des faits similaires. Le mouvement a été initié par Martha Williams, une étudiante universitaire en troisième année à Édimbourg, qui a créé le compte Instagram « Girls Night In Edinburgh ».

Mais, si l’omerta se brise, cela semble insuffisant. En parallèle de ces mouvements, les techniques visant à droguer des personnes à leur insu ne cessent de se renforcer. En 2018, c’était le GBL, solvant utilisé comme drogue, qui faisait parler de lui. Depuis septembre, des centaines de femmes ont affirmé avoir été droguées à la seringue en boîte de nuit.  Si chaque cas est singulier, c’est toujours le même schéma : elles sont allées en soirée, puis trou noir et le lendemain elle se sont réveillées avec des traces de piqûres sur le corps. Cela a notamment été mis en avant et dénoncé par le mouvement #GirlsNightIn.

Dans ce cas, que faire ? Il est difficile de prouver qu’on a été drogué, puisque les drogues administrées ne restent qu’un temps limité dans le corps des victimes (12h dans l’urine et 8h dans le sang pour le GHB, par exemple). Même si on surveille son verre ou que l’on met une capote de verre, on peut être drogué par une seringue à travers son jean. Et comment garantir que les noms de code soient utiles, quand on sait que les employés de bar eux-mêmes peuvent être à l’origine de ces agressions sexuelles ? La problématique est complexe. Car elle est systémique. Mais commencer à en parler, c’est déjà ouvrir la voie de nouvelles réflexions et solutions.

Sophie Rohonyi, députée fédérale belge, suggère quelques pistes pour traiter le sujet sur le long terme et de manière structurelle : 

Crédits photo : @sophierohonyi

Photo d’entête : crédits photo @collages_feministes_bruxelles

– Camille Bouko-levy

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