Loznica (Serbie), correspondance

De curieux objets métalliques parsèment les champs du village de Gornje Nedeljice, dans l’ouest de la Serbie. Ces puits d’exploration sont peints d’un bleu pétant et encadrés par des dalles de ciment tout frais. Pour les observer, Marijana et Nebosja Petkovic se frayent régulièrement un chemin à travers les épis de maïs de la vallée. « Ici, la terre change de couleur, assure Marijana près d’un puits foré dans un champ de soja, où rien ne pousse sur quelques mètres carrés. Elle est parfois rouge, jaune ou violette. Vous voyez, là, tout autour du ciment : ce sont des fuites d’arsenic. Ça fait quatre ans que cela fuite en permanence ! » Depuis 2004, la multinationale minière Rio Tinto explore le sous-sol de la région de Loznica. Elle y étudie les contours de l’un des plus importants gisements de lithium au monde.

Marijana et Nebosja Petkovic observent les puits d’exploration forés par Rio Tinto. © Louis Seiller / Reporterre

Les Petkovic et leurs voisins perçoivent la couleur rouge qui teinte désormais le sol de certains champs de céréales comme le premier signe d’une catastrophe. C’est autour de leur village et de la rivière Jadar que Rio Tinto compte extraire des millions de tonnes de jadarite dès 2026. Ce minéral blanc (composé de lithium, bore, sodium, silicate, hydroxyde) pourrait faire la fortune de la multinationale et de ses actionnaires. Le groupe anglo-australien a annoncé vouloir investir 2 milliards d’euros en Serbie afin de s’imposer comme le principal producteur de lithium en Europe et répondre ainsi à la demande croissante en batteries électriques. Il compte aussi répondre à la demande de bore, un minerai utilisé dans les panneaux solaires et les éoliennes. Dans ses communiqués, Rio Tinto affirme que la mine de Loznica pourra produire suffisamment de lithium pour alimenter plus de 1 million de véhicules électriques par an. Une perspective soutenue à bout de bras par le gouvernement serbe, qui se fait l’écho des arguments de la multinationale et vante les opportunités économiques pour le pays.

© Gaëlle Sutton/Reporterre

Les collines verdoyantes et les champs fertiles de Loznica transformés en une mine géante : les besoins de la transition énergétique ont un goût amer pour certains habitants. « C’est la première fois que Rio Tinto va faire du lithium, nous n’avons aucune garantie sur leurs méthodes de production », redoute ainsi Nebosja Petkovic. Dans une lettre adressée à la ministre de l’Exploitation minière et de l’Énergie, des professeurs de l’Académie des sciences et des arts de Belgrade se sont opposés au projet, en mettant en garde contre des « dégâts irréversibles » pour le pays. Les inquiétudes concernent notamment le stockage à proximité du Jadar des quelque 57 millions de tonnes de déchets que devrait produire la mine au cours de ses quarante ans d’existence. Dans la vallée, le souvenir de la tempête Yvette est encore dans toutes les têtes. En 2014, des pluies torrentielles avaient provoqué des crues meurtrières et des glissements de terrain. Plusieurs parcs à résidus miniers du pays avaient été inondés, causant d’importantes pollutions.

57 millions de tonnes de déchets devraient être stockées près du fleuve Jadar. © Ne damo Jadar

Alors que le début du chantier est annoncé pour 2022, les habitants de Loznica s’inquiètent pour l’avenir de leur région aux multiples cours d’eau. « Le Jadar, la Drina, la Sava et le Danube : toutes les rivières de la région sont en danger, s’exclame Marijana, avant d’allumer une cigarette. Les gens de Rio Tinto reconnaissent qu’il y aura des pollutions, mais disent seulement qu’elles seront limitées. Mais quelles sont les limites pour Rio Tinto ? On a vu ce qu’ils ont fait en Papouasie-Nouvelle Guinée, à Madagascar : ils ont tout détruit et tout empoisonné ! On ne peut pas se laisser manipuler comme des marionnettes, ils mentent avec leurs analyses. »

Dans l’ouest de la Serbie, un géant minier entend exploiter un gisement de lithium. © Ne damo Jadar

De la poussière, voilà ce qu’il restera du village

En Serbie, aujourd’hui, le nom de Rio Tinto ne laisse plus personne indifférent. Grâce à des manifestations médiatisées et à une pétition signée par plus de 130 000 personnes, le mouvement Ne damo Jadar (Ne donnons pas le Jadar), dont font partie les Petkovic, a inscrit le projet minier au cœur des débats politiques. Une opposition particulièrement vive qui s’explique notamment par le CV très chargé du groupe extractiviste en matière de conséquences sociales et environnementales. Ses mines d’or en Papouasie-Nouvelle-Guinée [1] ont contribué au déclenchement d’une guerre civile qui a fait plus de 15 000 morts. À Madagascar, Rio Tinto est accusé de contaminer les ressources en eau avec ses résidus miniers. En Australie, il a réduit en poussière un site sacré aborigène vieux de 46 000 ans pour extraire toujours plus de fer. Face au tollé, son PDG français a été poussé à la démission, pourvu toutefois d’un confortable parachute doré.

Le mouvement Ne donnons pas le Jadar organise des manifestations contre Rio Tinto. © Ne damo Jadar

« Pas fière » de ce passé, la multinationale basée à Londres espère convaincre l’opinion serbe de ses nouvelles préoccupations pour l’environnement et les communautés locales. Mais les douze études environnementales qu’elle met en avant laissent les opposants sceptiques. « Ils feront la même chose ici en Serbie et avec notre vallée, dénonce Dragan Karjicic, le maire du village où devrait être construite l’usine de production de lithium. Que restera-t-il du village si les gens de Rio Tinto se mettent à extraire du minerai ici ? Juste de la poussière et des explosions sonores. Il n’y aura plus de vie à 100 kilomètres à la ronde. » Dans la région de Loznica, une banderole revient avec insistance sur le bord des routes, son slogan résonne comme un cri de résistance face aux menaces d’expropriation : « Non à la mine, oui à la vie. »

Certains habitants ont vendu leur terrain à la multinationale. © Louis Seiller / Reporterre

Centrales hydro-électriques construites au mépris des normes environnementales, mine de cuivre chinoise particulièrement polluante, projet d’exploitation pétrolière… Alors que les six pays des Balkans occidentaux sont tenus à la porte de l’Union européenne depuis vingt ans, beaucoup de citoyens craignent que la région ne devienne le revers de la croissance verte du continent. « Les entreprises comme Rio Tinto viennent en Serbie parce qu’ils n’ont pas à y respecter les mêmes normes environnementales et sociales qu’au sein de l’Union européenne, explique Miroslav Mijatović, de la coalition locale anticorruption, Pakt. Ici, le processus de production leur est beaucoup moins coûteux et très profitable. Les citoyens, eux, n’ont rien à gagner avec des projets comme cette mine. Rien que pour son fonctionnement, elle aura un besoin d’électricité quotidien équivalant à celui de Loznica, une ville de 35 000 habitants. Et cette électricité, en Serbie, nous la produisons avec du charbon. Donc nous nous retrouverons avec encore plus de pollution et des millions de tonnes de déchets au bord de nos rivières. »

Les opposants à la mine ne font pas confiance au gouvernement du président Aleksandar Vučić pour encadrer et contrôler les activités du géant minier. Ce proche de Viktor Orbán et admirateur de Xi Jinping dirige la Serbie d’une main de fer, avec peu d’égards pour l’environnement et pour l’État de droit. Ses opposants l’accusent de corruption et de liens avec le crime organisé. « Si nos dirigeants tiennent absolument à cette transition, ils n’ont qu’à donner leurs propres terres ! s’emporte Marijana Petkovic, avant de montrer les reliefs bucoliques de la vallée, théâtre de nombreuses batailles au cours de l’histoire serbe. Ici, des milliers de personnes sont mortes pendant la Première Guerre mondiale. Nos ancêtres n’ont pas donné leur vie pour que leur région soit réduite en poussière. » Si le président serbe a annoncé la tenue d’un référendum à propos du projet, la mobilisation pour la vallée du Jadar a donné un nouvel élan au débat politique. À six mois des élections nationales, les enjeux environnementaux sont, ici aussi, au cœur des préoccupations citoyennes.

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