Avec un certain sens de la dramaturgie, le gouvernement de Bahreïn convoqua, le lundi 3 juin, la presse internationale à Manama, sa capitale, pour une déclaration politique majeure. Des opposants au régime, en exil ou à l’intérieur, prédisaient que l’émir Cheikh Isa Ben Salaman El Khalifa allait annoncer l’extension du Conseil consultatif (Choura). Vieux de quatre ans et composé de personnes nommées par le pouvoir, ce conseil intégrerait trente à quarante nouveaux membres que l’émir choisirait parmi des candidats proposés par des groupes civils et religieux.

Le 31 mai, trois groupes d’opposition le Mouvement de la liberté, le Front populaire (issu de l’ancien Mouvement des nationalistes arabes) et le Front de libération nationale (communiste) « rejetaient » à l’avance toute modification superficielle de la Choura, ce « corps gouvernemental inconstitutionnel ». « Nous continuerons à exprimer avec force notre exigence pour l’application de la Loi constitutionnelle », c’est-à-dire, notamment, le retour à une Assemblée élue, dissoute en 1975.

Mais les craintes de l’opposition étaient infondées. La presse étrangère avait été convoquée pour s’entendre dire que les forces de sécurité, encadrées par des Britanniques, avaient obtenu des aveux de dizaines de prisonniers qui reconnaissaient appartenir à une organisation jusque-là inconnue, la branche militaire du Hezbollah de Bahreïn. Les autorités affirmaient détenir les cadres du mouvement. Tous auraient reconnu « avoir créé ce groupe terroriste sur instructions des services de renseignement des Gardes révolutionnaires islamiques iraniens et avec leur aide financière ». Les derniers dix-huit mois de troubles et d’agitation politique ne seraient que l’aboutissement d’un « plan terroriste de sabotage ».

Le jour suivant, plusieurs accusés se confessèrent à la télévision. L’un d’entre eux, M. Abbas Houbail, a incriminé Cheikh Abdalamir El Jamri, un dirigeant religieux chiite que le régime garde au secret depuis le mois de janvier 1996 et qu’il veut juger en tant que responsable principal des troubles. M. Houbail affirmait que Cheikh El Jamri avait « approuvé » les deux attaques à l’explosif perpétrées le 9 juillet 1995. Les autorités ont simplement oublié que, d’avril à septembre 1995, le cheikh était en prison…

Serments d’allégeance

La conférence de presse et les aveux télévisés furent reproduits par la presse occidentale, notamment anglo-américaine, de gros titres associant l’Iran, le Hezbollah et Bahreïn. Aucun de ces reportages ne mentionna que ces déclarations avaient été arrachées durant une période de plusieurs semaines au cours de laquelle les détenus n’avaient pu entrer en contact avec des avocats. Aucun n’évoqua non plus le rapport d’Amnesty International publié en septembre 1995, qui soulignait l’utilisation systématique de diverses formes de torture lors de l’interrogatoire de détenus politiques par les services de sécurité. « Même les juges avoueraient être membres du Hezbollah s’ils avaient enduré la même chose que nous dans nos cellules », a répondu un accusé dans une autre affaire à son avocat qui lui demandait pourquoi il avait avoué.

L’accusation selon laquelle le Hezbollah est derrière l’agitation à Bahreïn n’est pas nouvelle. Mais aucun groupe ne porte ce nom et aucun manifestant ne s’est réclamé de cette appartenance. De plus, comment expliquer que l’existence d’un mouvement d’origine iranienne bien armé et financé, dont les membres auraient suivi plus de trois ans d’entraînement à Qom (en Iran) et dans la plaine libanaise de la Bekaa, ne se soit traduite par aucune violence militaire ? Si quelques explosions et tentatives d’incendie ont été signalées, elles n’ont impliqué que des explosifs de fabrication artisanale.

Le gouvernement a exploité les « confessions », selon le style habituel d’un régime absolutiste rappelant les méthodes du président Saddam Hussein en Irak. Les deux principaux quotidiens du pays (Al Ayyam et Akhbar al Khalij) ont fait l’éloge de la vigilance du ministère de l’intérieur et des services de sécurité. Sous les portraits souriants de l’émir, de son frère le premier ministre (qui détient réellement le pouvoir dans le pays) et de son fils, le prince héritier, des sociétés privées ou des groupes tels que l’Association de volley-ball ont publié dans les journaux des messages de sympathie.

Quelques jours après l’annonce du 3 juin, un certain nombre de hauts fonctionnaires, d’officiels, de responsables d’organisations civiles et de dirigeants religieux furent « invités » au palais afin de discuter des derniers événements avec l’émir et le premier ministre, en présence de photographes. Ne pas s’y rendre aurait pu entraîner, pour un fonctionnaire, la perte de son emploi et bien peu de chances d’en retrouver un. Pour un religieux chiite, cela aurait signifié la convocation brutale, au petit matin, au quartier général du ministère de l’intérieur dans une vieille prison-forteresse, au centre de Manama.

Selon le Mouvement de la liberté, « Cheikh Mohammad Jafar El Joufairi, juge d’une cour religieuse chiite, a été convoqué à la direction des services de renseignement suite à un sermon dans lequel il décrivait son apparition télévisée auprès de l’émir comme “une sorte de farce”, et dans lequel il réitérait son “soutien aux demandes légitimes du peuple, en particulier, celle pour une restauration du Parlement” ».

Pour intimider les dissidents, le régime mande fréquemment les personnalités les plus en vue afin qu’elles manifestent publiquement au gouvernement leur loyauté. Plusieurs membres du Club Aruba, une association à vocation sociale et littéraire fréquentée par des hommes d’affaires et des cadres libéraux non religieux, se souviennent que, l’année dernière, Cheikh Isa Ben Rachid, président de l’Organisation générale de la jeunesse et des sports, a demandé à chaque club de signer une déclaration de fidélité et d’envoyer un représentant la remettre en personne à l’émir. « Cette demande a été faite à tous, même aux clubs sportifs de Diraz et Sannabis », souligne un homme d’affaires, faisant ainsi référence aux villages chiites les plus actifs lors des troubles : « Il s’agissait de les humilier. »

Le Club Aruba commença par refuser de signer, mais son président, un entrepreneur respecté, fut convoqué par le ministre de l’information et il dut s’incliner. « Ils ont obéi comme de bons chiens », conclura Cheikh Isa.

Bahreïn est l’île principale d’un petit archipel situé dans le golfe Persique, à 25 kilomètres de la riche province pétrolifère orientale d’Arabie saoudite. On y accède par un pont-digue, dit « de l’Amitié », dont la construction fut financée par Riyad. Dans ce protectorat britannique, jusqu’en 1971, s’installa le premier site de production commerciale pétrolière de la péninsule Arabique, en 1932, puis une importante raffinerie dès la fin des années 30. Historiquement centre d’échanges commerciaux, l’île a servi pendant la plus grande partie du siècle de base aérienne pour les Britanniques et navale pour les Américains. Elle abrite le quartier général de la cinquième flotte des Etats-Unis.

La population native de Bahreïn se compose de musulmans chiites. La conquête en 1783 par la dynastie des El Khalifa lors d’un large mouvement de tribus venues du Nejd (en Arabie saoudite) et qui amena également les El Sabah au Koweït mit fin à près de deux cents années de domination perse et imposa une superstructure tribale d’origine arabo-sunnite qui définit encore le système politique du pays.

Avec le déplacement de la bureaucratie impériale britannique de Bombay et Bouchir vers Bahreïn après les années 20, puis le développement des industries pétrolières et de services, une force de travail importante, en provenance du sous-continent indien et des pays arabes (ainsi que du Royaume-Uni ou des Etats-Unis pour les cadres) enrichit la population de l’île, bien avant l’arrivée massive des « travailleurs invités » attirés par le boom pétrolier des années 70 et 80. L’importance du commerce, ainsi que le développement des industries et des services, a entraîné une structure de classes différenciée (1). Des grèves et des manifestations pour plus de démocratie ont éclaté périodiquement, exprimant des revendications similaires de toutes les communautés, aussi bien sous le gouvernement britannique que depuis l’indépendance.

La population s’élève à 580 000 habitants ; les travailleurs expatriés en représentent un tiers, mais deux tiers de la force de travail. Les autochtones (chiites dans leur grande majorité) sont bien représentés dans l’élite commerciale et dans certains ministères. Cependant, les postes les plus élevés du pouvoir, services de sécurité et forces armées, sont entre les mains de la dynastie El Khalifa et de familles proches, toutes sunnites. Malgré les différentes divisions confessionnelles ou locales, ils sont nombreux à insister sur leur identité de citoyens bahreïnis. « Je déteste n’être considéré que comme sunnite », confie un avocat qui explique pourquoi il défend des accusés politiques chiites. Un avocat chiite utilise les mêmes mots pour exprimer ses réticences à participer à une délégation chiite sommée de rencontrer l’émir et le premier ministre.

La principale division politique du pays sépare la famille régnante et ses alliés d’un nombre grandissant de citoyens qui appellent à la restauration de la Constitution de 1973 et au « contrat » qui unissait dirigeants traditionnels et forces politiques et sociales modernes. La plupart des citoyens souhaitent que les El Khalifa continuent à jouer un rôle majeur mais redéfini. Le contrôle des ressources et la répartition des richesses sont sous-jacents à ces demandes. Pour les chiites les plus pauvres, cette exigence vise d’abord l’emploi : sur les 77 000 Bahreïnis au travail, plus de 60 000 sont employés par l’Etat, mais ils sont de plus en plus soumis à des discriminations le chômage est estimé officiellement à 1,8 %, mais des sources diplomatiques suggèrent 15 % (2).

Les marchands et les hommes d’affaires, sunnites ou chiites, souhaitent plus de transparence dans le budget de l’Etat, plus de rigueur dans sa comptabilité, la définition d’une allocation annuelle réservée aux dépenses de la famille dirigeante et un contrôle réel des investissements multiples du premier ministre (baptisé « M. 10 %», en référence aux commissions qu’il touche) et de ses fils. « Il est très intelligent, très rusé et très corrompu, commente un banquier. Il est difficile d’être à la fois le premier ministre et le plus puissant des hommes d’affaires du pays. Il y a forcément conflit d’intérêts. Il ne laisse que des miettes aux autres. »

La crise politique qui se prolonge à Bahreïn n’est pas un affrontement entre sunnites et chiites. Cependant, elle en prend de plus en plus la tournure. D’abord parce que les structures de classes et économiques de la société renforcent les divisions confessionnelles. Par ailleurs, le choc provoqué en 1978-1979 par la révolution iranienne a réveillé l’activisme politique chiite à Bahreïn comme dans toute la région. Enfin, à la fin des années 70, le régime avait pratiquement détruit les forces d’opposition civiles représentées par le Front populaire et le Front de libération nationale. Les dirigeants et les cadres de ces organisations furent emprisonnés, puis envoyés en exil, où la plupart se sont installés.

Manifestations pour l’emploi

Le terrain de l’opposition put ainsi être occupé par des mouvements d’inspiration chiite comme le Front islamique pour la libération de Bahreïn, proche, à sa création, de l’Iran de l’ayatollah Khomeiny, ou les groupes qui se réunissent dans les villages autour de chefs religieux comme Cheikh Abdel Amir El Jamri. La révolution iranienne et ses prolongements « ont fourni au gouvernement les prétextes qu’il cherchait pour laisser libre cours à ses instincts les plus antidémocratiques », remarque un avocat.

Après la guerre du Golfe et l’effondrement de l’Union soviétique, encouragés par l’évolution électorale et parlementaire du Koweït, les libéraux reposèrent la question des élections et du Parlement. Un groupe composé principalement de professionnels et d’hommes d’affaires rédigea une pétition qui fut signée par trois cents personnalités éminentes. « Elle faisait à peu près deux pages, indique un de ses responsables. Nous la fîmes circuler dans tous nos réseaux d’amis. Nous appelions à des élections en vue de restaurer le Parlement et demandions la libération des prisonniers politiques, l’autorisation de retour au pays pour les exilés et le droit pour les femmes de voter et d’être candidates. C’était un texte extrêmement courtois et qui exprimait notre plus profond respect pour El Khalifa. Nous ne sommes pas une opposition agressive. Une délégation de quelques personnes porta la pétition à l’émir le 15 novembre 1992. L’émir nous annonça qu’il était sur le point d’introniser le Conseil consultatif (Choura). Nous ne voulions pas que ce conseil se substitue à l’Assemblée nationale élue. »

Un nouvel appel, public, fut lancé fin septembre 1994 et recueillit rapidement environ vingt-cinq mille signatures. Un peu plus tôt, en juillet, des milliers de manifestants, au cours de plusieurs défilés sévèrement réprimés, réclamèrent des emplois auprès du ministère du travail. « Nous n’étions pas partie prenante de ces manifestations, précisa l’un des organisateurs de la pétition, mais, à l’évidence, elles confirmèrent que la situation était mûre. »

Pour la première pétition, les organisateurs s’étaient attachés à obtenir un nombre égal de signatures sunnites et chiites. Dans le cas de la seconde, ce n’était plus possible. « C’est pour cela que certains d’entre nous étaient contre une pétition publique », rappelle un signataire du premier texte, lui-même chiite. « Les demandes politiques sunnites étaient identiques », précise un autre initiateur, sunnite, mais de nombreux sunnites étaient effrayés par la prédominance chiite, que le gouvernement s’empressa d’exploiter. Puis les manifestations de décembre 1994 (à la suite de l’expulsion de plusieurs dirigeants chiites) exprimèrent principalement les vœux d’une seule communauté et non de l’ensemble des citoyens (3).

La décision d’expulser, en janvier 1995, le jeune cheikh chiite Ali Salman et d’autres opposants un type d’action adapté directement des manuels britanniques de maintien de l’ordre colonial favorisa l’escalade de l’agitation. A l’automne 1995, le gouvernement renia un accord informel conclu durant l’été avec Cheikh El Jamri et des dirigeants de la communauté chiite également en détention. Un regain de manifestations et d’attaques de bâtiments publics s’ensuivit à la fin de l’année dernière et en janvier 1996, ainsi qu’une nouvelle vague d’arrestations.

En refusant de négocier son cadre constitutionnel, le régime s’est, bien sûr, attiré un soutien sans faille de la part des émirs de la région. « Nous sommes contre l’existence d’un nouveau Parlement dans le Golfe », a répondu le prince Nayif, ministre de l’intérieur, à un groupe de chiites saoudiens qui lui demandaient d’intervenir comme médiateur.

Plus regrettable est l’approbation sans réticence par les Etats-Unis et le Royaume-Uni de la politique de répression du régime. Une semaine avant les « confessions » audiovisuelles, le général John Shalikashvili, président de la réunion des chefs d’état-major américains, en visite à Manama, déclara : « Nous soutenons les efforts du gouvernement pour assurer la stabilité du pays, et nous persistons à accuser l’Iran de menacer l’équilibre de la région. »

Après la découverte du « complot », les autorités rendirent publique une déclaration du président William Clinton adressée à l’émir : « Les Etats-Unis apportent leur soutien total à Votre (sic) gouvernement, votre souveraineté et à la sécurité des territoires bahreïnis. » Pourtant, l’intransigeance du pouvoir éloigne la perspective d’un accord politique négocié garantissant la tolérance, la représentation de tous et la démocratie que souhaite le pays. Elle est porteuse de cette violence que prétendent dénoncer les Etats-Unis.



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