Massés contre les parois de bétaillères roulant à vive allure entre Saint Brieuc et Rennes, des cochons par centaines partent pour les immenses abattoirs de la région Bretagne. Porcs, bœufs mais aussi volailles : l’industrie de la viande fait vivre ce territoire autrefois rural, devenu fer de lance de l’agroalimentaire français. A Lamballe, petite agglomération des Côtes-d’Armor, les hangars de la Cooperl Arc Atlantique dominent le paysage. Le groupe coopératif, fort de quatre mille trois cents salariés, débite six millions de cochons par an. Ici, « on sait ce que l’on doit à l’agroalimentaire et à l’agriculture. Le nombre de personnes qui ont travaillé, qui vont travailler ou qui vivent grâce à la Cooperl est énorme, affirme le maire de la ville, M. Loïc Cauret. On est vraiment dans une situation de ville ouvrière, avec tout ce que cela veut dire en termes de dureté du travail. » Les ouvriers du coin se disent « Cooperl », « Kermené » ou « Stalaven », selon qu’ils travaillent dans l’un ou l’autre des abattoirs qui se succèdent sur une distance de trente kilomètres. Ici, on se gargarise volontiers du faible taux de chômage : entre 6 % et 7 % selon les années, bien loin des 9,9 % de moyenne nationale (1).

Selon la direction de la Cooperl Arc Atlantique, il est même devenu difficile de recruter ; d’où le renfort permanent d’intérimaires en pagaille. Parmi eux, depuis 2007-2008, de plus en plus de Roumains, Polonais, Slovaques, Tchèques, qui prennent le relais des Africains arrivés il y a vingt ans. « Nous travaillons déjà avec quinze sociétés d’intérim françaises, et cela ne suffit pas, confirme le directeur de la coopérative, M. Emmanuel Commault. Nous souffrons aussi de la mauvaise image du travail dans les abattoirs. Et donc, oui, nous faisons parfois appel à des étrangers. »

Délocalisation sur place

Car si les abattoirs embauchent à tour de bras, la rotation des salariés est très élevée. « C’est un travail pénible, et qui génère pas mal de maladies professionnelles », explique M. Jean-Bernard Le Gaillard, inspecteur du travail dans les Côtes-d’Armor. A la section départementale de la Confédération générale du travail (CGT), le langage est plus cru : « Des entreprises comme la Cooperl ou Kermené, ça mange les hommes !, estime M. Noël Carré, vingt et un ans de Cooperl. Si, en 2008, on était en sous-effectif, c’est aussi parce qu’on avait des gens qui n’étaient plus capables de travailler en atelier. » Son collègue François Lefort, lui aussi délégué CGT à la Cooperl Lamballe, fait le même constat : « Ce sont des métiers très durs et de moins en moins bien payés, par rapport à l’évolution des prix. Moi, ça fait neuf ans que je suis dans ce secteur, et quand j’ai commencé, on gagnait certainement mieux notre vie. » Le plus souvent cantonnés aux travaux les plus difficiles — abattage, découpe et parage (opération qui consiste à préparer et dégraisser la viande) —, les ouvriers venus de l’Est font désormais partie du paysage.

Au cœur des échanges, il y a ces agences d’intérim enregistrées dans le pays d’origine des migrants. ArcForce, bien connue des directions locales et des syndicats, constitue un modèle du genre. Son site Internet, en français et en roumain, propose une liste, photographies à l’appui, de collaborateurs « disponibles sous trente jours ». Lesquels sont désosseurs, ouvriers découpe, bouchers, mais aussi manutentionnaires, cuisiniers, soudeurs… Leurs curriculum vitae s’affichent avec leur âge, leur formation et leur expérience dans l’intérim. D’autres agences en ligne, telle Assistance Recrutement, qui fournit à la France des travailleurs polonais tout en ayant son siège au Royaume-Uni, annoncent la couleur : « Le travailleur détaché est employé et rémunéré par l’agence d’intérim. C’est elle qui élabore le contrat de travail et paie les cotisations sociales. Tout en respectant la législation en France, l’intérimaire dépend de la loi fiscale et sociale de son pays d’origine. A salaire net équivalent, il est donc possible pour votre entreprise de réaliser une économie substantielle. »

La réalité est encore moins reluisante. En mars 2010, la police de l’air et des frontières ainsi que l’inspection du travail débarquent dans l’un des ateliers de découpe de la Cooperl à Lamballe. Treize Roumains sont arrêtés pour travail illégal. L’un d’entre eux témoigne, sous couvert d’anonymat : « Nous avons passé une nuit en garde à vue à Rennes. Ils sont venus nous chercher sur notre lieu de travail, à notre place sur la chaîne, et nous ont embarqués en voiture. Le motif, c’est qu’on n’avait pas le droit de travailler plus de trois mois sans titre de séjour. Je ne le savais pas. Pour nous, tout était légal. On a dû repartir en Roumanie pour refaire des papiers (2). » Intérimaire depuis 2008, l’homme a ensuite été intégré en contrat à durée indéterminée (CDI) au sein de la Cooperl, comme vingt-deux autres Roumains, sous la pression de l’administration judiciaire et de l’inspection du travail.

L’affaire, actuellement en cours d’instruction, met le doigt sur le problème du statut de ces employés mobiles venus des nouveaux entrants dans l’Union européenne. Si la loi oblige à une égalité de traitement avec les Français, il est difficile de savoir ce qui tombe effectivement dans la poche du travailleur étranger. Les agences d’intérim indélicates n’hésitent pas à opérer sur le salaire des « déductions » diverses, correspondant au logement sur place, au coût de transport entre le pays d’origine et la France, aux frais d’interprétariat, etc. Ce qui est illégal. « Ils vivent à six ou sept dans la même maison et l’employeur ponctionne pas mal pour ça, raconte M. Carré. Ils n’ont pas de quittance de loyer parce que c’est l’employeur qui paye, ils ne peuvent pas ouvrir un compte bancaire parce que les fiches de salaire restent en Roumanie, et ils ne peuvent pas s’installer en France s’ils le veulent, parce qu’ils n’ont aucun papier officiel. L’employeur les tient comme ça. »

Le jeu autour des cotisations sociales occupe une place centrale : ces agences d’intérim, souvent fictivement basées à l’Est, profitent de manière indue du « principe du détachement », qui permet de payer les cotisations dans le pays d’origine (où elles sont bien moins élevées) plutôt qu’en France. Selon une source proche du dossier, ce serait d’ailleurs le cas de l’agence ArcForce, mise en cause dans l’arrestation de travailleurs roumains à la Cooperl Arc Atlantique. « Nous avons aujourd’hui une législation complètement dévoyée, parce que ces Polonais ou ces Roumains ne sont pas détachés pour une période qu’on peut estimer marginale par rapport à leur parcours professionnel », analyse Mme Barbara Binder, secrétaire fédérale au sein de la Fédération agroalimentaire de la Confédération française démocratique du travail (CFDT).

Les cotisations sociales, payées dans le pays d’origine, représentent des économies pour l’employeur en France… et autant de pertes pour les caisses de l’Etat français, regrette M. Benoît Le Masson, inspecteur du travail dans le secteur de Lamballe : « C’est toute la difficulté du contrôle : peu de gens se plaignent de ce système. Les ouvriers étrangers sont plutôt mieux rémunérés par rapport à ce qu’ils espéraient, l’employeur français bénéficie d’une main-d’œuvre plutôt performante… Qui est perdant dans l’affaire ? J’ai bien peur que ce ne soit l’Etat en général. » Autre avantage, dans un secteur miné par les troubles musculo-squelettiques : les entreprises utilisatrices ne sont pas tenues d’assumer le coût des problèmes de santé des intérimaires étrangers auprès des caisses d’assurance-maladie.

Les failles dans la protection sociale de ces ouvriers se révèlent aussi dans les situations de crise : « J’ai vu des gars qui se sont coupé les doigts ou le bras : ce sont eux qui ont dû payer les frais médicaux, explique un travailleur roumain. On a une carte d’assurance privée, mais c’est un contrat pour les touristes, pas pour travailler dans les abattoirs ! » Les syndicalistes présents sur le terrain avouent aussi leur désarroi, tel M. Lefort, qui a été témoin d’un accident dans un atelier de découpe : « Au départ, c’était très nébuleux, et puis on a compris le principe : il fallait que la personne ait sur elle en permanence une carte de maladie valable uniquement dans son pays ; en cas d’accident, on téléphone en Roumanie, où on tombe sur quelqu’un qui ne parle bien sûr pas français… On n’est pas dans l’illégalité mais, dans la pratique, c’est complètement incohérent. »

Interrogé sur le statut de ces travailleurs de l’Est, M. Commault rappelle que, « dans toute entreprise, il y a une certaine opacité. Nous pouvons faire un certain nombre d’audits de nos sous-traitants, et c’est ce que nous faisons, mais il ne faut pas nous demander de contrôler les processus internes de chacune des entreprises avec lesquelles nous travaillons ». C’est pourtant une obligation légale, selon l’inspection du travail de Saint-Brieuc  : « Quelle que soit la prestation, l’entreprise utilisatrice doit s’assurer que, dans la société à laquelle elle fait appel, les salariés sont déclarés, et que la réglementation est bien respectée », précise M. Le Gaillard.

Impossible de connaître le nombre de ces Roumains ou Polonais qui travaillent à la chaîne dans les abattoirs bretons. Ils débarquent, repartent. Les employés français découvrent leur présence en salle de pause, lorsque les langues se délient, et peinent souvent à communiquer avec eux. D’où leur crainte d’un détricotage progressif du droit du travail, sous la pression d’une concurrence plus docile et moins organisée.

Cacophonie législative

Spécialiste de la filière viande à la CFDT, Mme vanessa Perrotin insiste sur la vulnérabilité de ces travailleurs : « Si on se retrouve avec des salariés étrangers qui, par la force des choses et par nécessité, travaillent sans être regardants sur les conditions de travail, sur les cadences ou sur le nombre d’heures, forcément, cela va créer des conflits avec les salariés français (3). » Ce qui ouvre la voie à une éventuelle remise en cause du droit du travail, dans un secteur déjà gros consommateur d’intérim mais aussi de travail payé au rendement, parfois nommé « tâcheronnat » ou prestation de service. « Le ver était déjà dans le fruit, observe la sociologue Nadine Souchard. Dès lors qu’il a fallu industrialiser la chaîne de production, on a dû régler ce problème de la main-d’œuvre qualifiée, symbolisée par l’ancien boucher, en faisant appel massivement aux entreprises de tâcheronnat. Lesquelles jouent déjà sur une sorte d’équivoque salariale : certes, ces bouchers indépendants [les tâcherons] vont devenir des salariés, mais la variable d’ajustement de leur salaire va être liée au nombre de pièces travaillées. Désormais, la dérégulation se déplace, notamment par le recours aux travailleurs de l’Est », dont le nombre change en fonction des besoins.

Dans le cadre de l’Union européenne, ces pratiques confuses sont le résultat d’une cacophonie législative. L’intérim était au départ inscrit dans les services à libéraliser lors de la rédaction de la fameuse directive dite « Bolkestein » (du nom du commissaire européen au marché intérieur Frits Bolkestein (4). Mme Evelyne Gebhardt, députée allemande sociale-démocrate et rapporteuse du texte, explique pourquoi ce secteur, éminemment sensible, a finalement été exclu du document d’origine : « Le texte de départ prévoyait la déréglementation totale du marché du travail, avec mise en concurrence des systèmes sociaux des différents pays. Cela aurait été une catastrophe pour les citoyens. Au terme d’une discussion difficile, nous avons réussi à évacuer les services publics, les secteurs particuliers comme l’intérim, ainsi que le principe du pays d’origine (5) de la directive services votée au Parlement. »

En 2008, une directive spécifique à l’intérim est à son tour adoptée à Bruxelles. Elle garantit l’égalité de traitement des travailleurs européens. « Il ne s’agit pas seulement du salaire, mais aussi des dispositions sociales et du droit du travail en général, qui doit être respecté et qui donne des droits équivalents à tous les travailleurs, français ou étrangers. Le problème, c’est que cette directive est supplantée par une autre loi : celle sur le détachement des travailleurs en général. Et certains arrêts récents de la Cour de justice de l’Union européenne, pris sur la base de la règle du détachement, ne sont pas favorables aux travailleurs (6). »

C’est le cas actuellement en Allemagne, où, faute de salaire minimum obligatoire, les travailleurs de l’Est prétendument « détachés » constituent l’essentiel de la main-d’œuvre des abattoirs (payés entre 3 et 7 euros de l’heure, contre une moyenne de 9 à 15 euros). Les arrêts Viking, Laval, Rüffert et Luxembourg (7) rendus ces dernières années sont tous de la même veine : les conventions collectives du pays d’accueil ne s’appliquent pas forcément aux travailleurs détachés, ce qui crée inévitablement des différences de traitement. Et plus les législations nationales sont souples, plus les abus sont possibles.



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