Plus que tout, nous avons besoin de créer et de façonner de nouveaux imaginaires. C’est le défi que s’est lancé Up for Europe, un groupe de sept jeunes partis à la rencontre de diverses initiatives et projets engagés pour la justice sociale et écologique, à travers la réalisation d’une série documentaire compilant cette expérience singulière : ACTIVIST. 

Le contexte politique, sanitaire, social, économique et écologique est particulièrement difficile en ce début d’année 2022. Le traitement médiatique de l’actualité l’est tout autant. Parfois, on se dit que ce n’est peut-être plus la peine d’essayer de faire bouger les lignes, de s’engager ou, juste, que l’on n’a pas les capacités d’agir. Pourtant, s’il est certain que l’écologie individuelle ne résoudra pas à elle seule la crise socio-environnementale actuelle (à ce sujet, lire le rapport Carbone 4), l’action et la pression collective sont indispensables.

Mais comment trouver sa place dans un collectif ? Par où commencer ? N’est-ce pas déjà trop tard ? Nous avons besoin de façonner de nouveaux imaginaires, pour créer de nouveaux récits. C’est pourquoi un groupe de sept jeunes, partis à la rencontre de diverses initiatives et projets engagés pour la justice sociale et écologique en Europe, ont pour projet de réaliser une série documentaire : ACTIVIST.

Le but ? Montrer la variété des engagements possibles. Des ZADs en Pologne aux marches pour le climat en Allemagne, en passant par le camp climat de Milan … ils ont a cœur de partager ces expériences singulières. Mr Mondialisation est parti à leur rencontre.

M. : Bonjour Robin, est-ce que tu peux te présenter ? 

R.T. : Bonjour je m’appelle Robin, je suis étudiant en master 1 à Sciences Po Toulouse. Comme beaucoup de jeunes autour de moi, j’angoisse pour l’avenir, notamment aux vues de la situation écologique et des enjeux climatiques. Je dédie une grande partie de mon temps à gérer cette angoisse en passant à l’action, de diverses manières, notamment en intégrant le projet Up for Europe.

M. : Peux-tu nous expliquer ce qu’est Up for Europe ? Et quel est son objectif ?

R.T. : Le projet Up for Europe est né en 2019. A sa création, Julie Pasquet, alors étudiante à Sciences Po Toulouse et Toulouse Business School, voulait former une équipe pour réaliser un tour d’Europe à la rencontre des jeunes européens, dans l’idée de porter leurs revendications écologiques et sociales auprès des institutions européennes.

Malheureusement, le Covid n’a pas permis à cette première équipe de voyager. En août 2020, ils ont eu l’idée de recruter une seconde équipe, dont je fais partie, pour reprendre le flambeau. Nous avons décidé d’abandonner l’aspect lobbying/plaidoyer au nom de la jeunesse pour nous focaliser sur ce qui faisait plus sens pour nous : les rencontres et la sensibilisation.


Nous avons voyagé durant trois mois, d’avril à juin 2021, dans six pays en Europe pour animer divers ateliers sur l’écologie à destination des jeunes (lycéens, étudiants) et dans la rue. A côté de cela, nous souhaitions rencontrer des initiatives déjà existantes dans les différents pays que nous avons traversés: jardins communautaires en agriculture syntropique, ZAD (ndlr, Zone à Défendre), associations, groupes militants, espaces alternatifs… Ce sont ces initiatives et les personnes qui en font partie que nous présentons dans le documentaire que nous avons tourné durant ce voyage. En réalisant ce documentaire, notre objectif était de nous inspirer, et d’inspirer les autres à notre tour.

photo d’équipe en pleine ZAD à l’est de la Pologne pour protéger la fôret primaire. De gauche à droite : Robin, Arthur, Tina, Jeanne, Tom, Quentin et Gwen / Crédits : Up for Europe

M. : Que répondez-vous aux critiques portés à votre projet, notamment sur le manque d’inclusivité et son objectif jugé “hors-sol” ? 

R.T. : Je répondrai que c’est vrai, et que c’est important d’en avoir conscience. D’une part, nous avions presque tous fait des études supérieures. D’autre part, nous nous sommes rendus compte que nous avions des origines sociales assez similaires : sans vouloir essentialiser tout le groupe, la plupart d’entre nous ont été conscientisés relativement jeunes aux causes écologiques et sociales, et nos parents étaient dans une situation relativement confortable financièrement. Ils pouvaient au moins assurer nos arrières. Avoir conscience de ce privilège me semble essentiel. Néanmoins, je ne pense pas que nous ayons la prétention de « changer le monde ». Nous étions assez lucides sur le fait que nous faisions ce voyage avant tout pour nous.

Pour ma part, je le considérais avant tout comme expérience personnelle de transition : vivre en gouvernance partagée à sept durant trois mois n’est pas une chose facile. De même, je m’interrogeais (et je m’interroge encore) sur les différents moyens de s’engager et cela m’a permis d’y voir plus clair.

Au-delà de notre expérience, je me rends de plus en plus en compte que les militants écolos sont souvent (mais pas tous) privilégiés. Et c’est parfaitement normal au sens où nous n’avons pas forcément à nous soucier des enjeux du quotidien, notamment financiers. Dès lors, libéré de cette charge mentale, il est plus facile de penser à l’avenir de la planète. Néanmoins, il est important de nuancer mon propos : ce n’est pas parce que tu as les ressources économiques nécessaires pour t’engager que tu le fais. Et je pense que nous n’avons pas besoin de conscientiser tout le monde pour faire avancer les choses. Une minorité éclairée, libérée de la charge mentale financière, peut et doit alarmer sur la situation écologique actuelle. Elle doit le faire dans une posture d’humilité, en comprenant que ce n’est pas la priorité de tout le monde. Néanmoins si elle ne le fait pas, personne d’autre le fera et, malheureusement, ce seront les plus pauvres qui prendront. 

M. : Si vous l’avez tous fait pour des raisons majoritairement personnelles, qu’est-ce qui, toi, t’as fait croire en ce projet ?

R.T. : Je crois que c’était une forme de voyage initiatique. Si cela a été très difficile à certains moments, finalement je retire de ce projet quelque chose que j’avais perdu depuis longtemps : le sens.

Certes, je considérais ce projet comme une expérience humaine personnelle. Mais ça m’a permis de me rendre compte que nous ne sommes pas seuls et que, partout en Europe, des gens qui militent comme nous existent. Partout où nous sommes allés, les mêmes thématiques reviennent. Montée de l’extrême droite, sacrifice du Vivant au nom du sacro-saint marché, augmentation des inégalités, défiance envers les élites mais aussi préoccupations environnementales … à chaque fois, lorsque nous parlions aux gens dans la rue c’était la même chose !

Face à ce constat affligeant, voire angoissant, des forces se réveillent : celles qui ont envie d’un monde nouveau, celles qui ne se résignent pas à l’indignation et à la peur. Des personnes qui ont décidé de se mettre en action face à l’absurdité du monde. Des personnes qui ont choisi de sortir des chemins tous tracés et, à leurs échelles, ont dû créer face à la destruction. Et ça, ça m’a donné (et ça me donne toujours) beaucoup d’énergie. Nous ne sommes pas seuls.

Animation à la “Serre” à Bruxelles d’une Fresque du Climat / Crédits : Up for Europe

Des ZADs en Pologne, aux marches pour le climat en Allemagne en passant par le camp climat de Milan, les mêmes dynamiques se retrouvent partout. J’ai la conviction profonde que si nous réunissons nos forces, nous pèserons de plus en plus et la possibilité de remplacer ce système n’en sera que plus probable. La mise en réseau de ces personnes me semble essentielle. Dans un premier temps, il s’agit de prendre conscience de leurs points communs et de la convergence de leurs intérêts, et c’est tout l’intérêt, pour moi, de notre documentaire Activist. Ainsi peut être, nous arriverons à créer une vague massive et organisée à l’échelle européenne pour contrecarrer les velléités néolibérales, voire identitaires, de Bruxelles. 

M. : En effet, ce voyage, cet apprentissage de trois mois, vous en avez fait une série documentaire nommée Activist ; avec l’aide d’un réalisateur engagé, Gwen. Peux-tu nous en dire plus ?

R.T. : Un des objectifs que l’on s’est fixé avec Up for Europe est de façonner de nouveaux imaginaires. Les imaginaires sont les représentations qui construisent notre société. Aujourd’hui, nous avons besoin d’imaginer un monde dans lequel les valeurs de justice sociale et environnementale priment sur les valeurs capitalistes de croissance infinie.

Nous sommes donc partis à la rencontre de personnes engagées dans des initiatives environnementales qui contribuent à protéger le Vivant : militants, jardins partagés, occupations de forêts … Gwen a filmé ces rencontres et nous les partageons à travers un documentaire qui sortira sous forme de web-série en avril 2022.  A travers les différents épisodes nous découvrons des “activistes” qui agissent au sein de leurs quartiers, de leurs communautés, de leurs associations, des instances politiques… Toutes ces rencontres nous ont inspirés et nous voulons inspirer à notre tour d’autres personnes en leur donnant à voir toutes ces formes d’engagements. L’idée est de leur donner envie d’agir, en partageant différentes formes d’actions.

Gwen filmant une marche pour le climat à Berlin / Crédits : Up for Europe

Le souci, c’est que pour réaliser ce documentaire, nous avons besoin de financements. Gwen est un réalisateur professionnel, il a mis beaucoup de temps dans ce projet, et nous souhaitons le rémunérer à la hauteur de son travail. C’est pourquoi on a commencé une campagne de financement participatif. N’hésitez pas à nous donner ce que vous pouvez, ne serait-ce que un ou deux euros, c’est déjà énorme : plus on a de donateurs, plus on a de soutiens ! C’est bête et méchant mais, sans ce soutien financier, ce type de projet ne peut pas voir le jour.

M. : Comment avez-vous fait jusqu’ici pour financer tout le reste, du voyage en Europe jusqu’à ce documentaire ? Quelles sont vos sources de financement ?

R.T. : Côté financement, il faut bien différencier le projet Up for Europe et le documentaire. Pour ce qui est du projet Up for Europe, nous avons passé une bonne partie de notre temps l’an dernier à faire des demandes de subventions. C’est notamment nos écoles, la Mairie de Paris, la Région Occitanie ou encore la fondation Hippocrène qui nous ont aidé à réunir les sous nécessaires pour partir. Nous disposions aussi de l’argent récolté par la première équipe qui n’a pas pu voyager. Pour ce qui est du documentaire, Gwen est financé en partie par l’équipe de Up for Europe, mais cela ne suffit pas pour avoir un revenu décent, c’est-à-dire vivre de son travail, d’où la nécessité du crowdfunding évoqué plus haut

 

M. : Où est-ce que l’on pourra aller voir ce documentaire ? 

R.T. : La troisième équipe de Up for Europe, recrutée l’été dernier, partira en avril. Elle diffusera, à cette occasion, le documentaire dans les écoles, universités et centres culturels où nous sommes passés durant notre voyage. Une équipe de slovènes nous a contacté pour faire la même chose. Les graines poussent … D’ailleurs, on cherche à faire diffuser le documentaire dans différentes salles et auprès d’un public diversifié, notamment les festivals et les écoles. Donc si vous avez des contacts, n’hésitez pas à nous envoyer un message

Rencontre avec des Erasmus à Milan / Crédits : Up for Europe

M. : Un dernier mot pour nos lecteurs et lectrices ?

R.T. : Je dirais que face à l’absurdité du monde, la meilleure solution est de créer. Il y a mille façons de trouver son utilité. Si vous faites partie de cette classe privilégiée évoquée plus haut, je vous demanderai juste ceci … à chaque fois que vous travaillerez, posez-vous ces questions : est-ce que ce que je fais est utile ? Est-ce que, lorsque les futures générations me demanderont si je savais, j’aurais la décence de leur répondre « oui, mais je n’ai rien fait » ? Si la réponse à ces questions est non, respirez, ça fait mal, c’est normal. On a hérité d’un système qui court à son auto-destruction. La bonne nouvelle, c’est qu’on peut le changer. La bonne nouvelle, c’est que ça rend heureux de le changer. La bonne nouvelle, c’est que c’est cool de redonner du sens à sa vie. 

– Propos recueillis par Camille Bouko-levy

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