Grégory Doucet est maire Europe Écologie-Les Verts (EELV) de Lyon depuis le 4 juillet 2020. Il fait partie de la « vague verte » qui a déferlé lors des élections municipales.


Reporterre — La France a subi une vague de chaleur précoce et inédite. Comment la mairie d’une grande ville comme celle de Lyon essaie-t-elle de protéger les habitants de ces fortes chaleurs, qui vont être de plus en plus fréquentes et importantes ?

Grégory Doucet — Mi-juin, quand on relevait 33 ou 34 °C dans le Vieux Lyon, où il y a des bâtiments en pierre, on constatait 4 °C de plus dans le quartier très minéral de la Part-Dieu. On mesure bien que la minéralité d’une ville [la présence de matériaux comme le bitume ou le béton] est génératrice d’effets et d’îlots de chaleur.

Depuis le début de cette mandature, nous avons donc engagé un grand plan de végétalisation. On a multiplié par quatre le budget dédié, par rapport à la mandature précédente : on a décidé d’investir 141 millions d’euros. L’idée, c’est de cibler d’abord les zones qui sont les plus carencées en espace de nature [1]. L’exemple de la Part-Dieu, grand quartier d’affaires, est emblématique : on a arrêté les nouveaux projets de tours [2], et on a repensé les espaces publics de manière à ce qu’ils soient bien plus végétalisés. Le but est de transformer des îlots de chaleur en îlots de fraîcheur. Sur les deux dernières années, on a doublé le rythme de plantation d’arbres dans la ville. On adapte la ville pour être en capacité de faire face aux épisodes de chaleur.

Grégory Doucet : « On a décidé d’investir 141 millions d’euros pour la végétalisation. » © Moran Kerinec/Reporterre

Il ne faut pas oublier non plus qu’il y a une nécessité de repenser les espaces publics pour qu’ils soient davantage dédiés aux piétons, aux modes doux, aux transports en commun et moins à la voiture. On multiplie par trois la circulation des vélos et des mobilités douces. En faisant ça, on reprend de l’espace public minéral. Par exemple, les Voies Lyonnaises, les grandes pistes cyclables très larges qu’on établit dans la ville, vont être bordées d’espaces plantés. Avec des arbres pour l’ombre, et des strates intermédiaires et basses pour l’évapotranspiration, de manière à créer un îlot de fraîcheur. En agissant sur la mobilité, on crée aussi de la fraîcheur.

Cette transformation de la ville est-elle suffisamment rapide, au vu de l’ampleur du changement climatique ? Est-ce que l’été prochain, il y aura davantage d’effets de fraîcheur à Lyon par rapport aux étés précédents ?

C’est sûr que si l’on avait commencé au moment où Al Gore faisait son film [3], on n’en serait pas là. On a besoin d’accélérer, et c’est ce que l’on fait. On a déjà multiplié par quatre les investissements, cela illustre notre volontarisme. On est au maximum de nos capacités, en articulation avec la Métropole de Lyon [4], qui a aussi la responsabilité de la voirie.

On a aussi un dispositif de réponse aux crises de canicule : on a répertorié les personnes fragiles ; on intensifie les maraudes, notamment pour les personnes sans-abri qui sont particulièrement fragiles ; on a mis en place deux piscines éphémères… Ce sont des réponses ponctuelles, mais ce qui nous importe c’est d’abord la réponse structurelle : la végétalisation de la ville. On avance aussi vite que l’on peut.

L’État a justement annoncé la semaine dernière qu’il allait engager un budget spécifique de 500 millions d’euros à la renaturation des villes. Qu’en pensez-vous ?

Regardons les chiffres : l’État a dit qu’il mettait 500 millions d’euros sur la table pour l’ensemble des communes en France. Moi, rien que sur ma mandature, je mets 141 millions à Lyon. Je peux même dire 150 millions si j’ajoute des contributions de la Métropole. On engage presque un tiers de ce que met l’État. La réponse de l’État est timorée et loin d’être à la hauteur.

Durant les périodes de fortes chaleurs, comment protéger l’eau et son accès, dans une grande ville comme Lyon ?

L’histoire de Lyon s’est construite autour du Rhône et de la Saône. Il était important pour moi de reconnecter la ville, ses habitantes et habitants, à ces cours d’eau. Il y a quelques siècles en arrière, on les célébrait, puis on a abandonné cette habitude. J’ai donc souhaité, dans une version beaucoup plus moderne bien sûr, remettre des festivités autour de nos cours d’eau. C’est pour ça que, le premier week-end de juillet, se déroulera le festival « Entre Rhône et Saône ». L’objectif est de nous reconnecter à la fois à l’écosystème, à la ressource. Protéger l’eau, c’est d’abord connaître tout ce qu’elle permet. Une grande partie de ce festival sera donc consacrée à une meilleure connaissance de ces écosystèmes, de leur biodiversité, de leur fragilité. Il y aura aussi du sport, de la culture : c’est une façon d’approcher la thématique de l’eau, à la fois de manière ludique, didactique, pédagogique. C’est le premier pas pour protéger l’eau.

Grégory Doucet : « Protéger l’eau, c’est d’abord connaître tout ce qu’elle permet. » © Moran Kerinec/Reporterre

Protéger l’eau, c’est aussi envisager des évolutions juridiques. Je me suis associé à l’appel du Rhône, une organisation suisse qui milite notamment pour une reconnaissance d’une personnalité juridique de ce fleuve. Je veux que cette proposition soit portée à l’Assemblée, de manière à faire évoluer notre cadre juridique. Comme l’ont fait les Néo-Zélandais, les Américains, les Équatoriens, etc.

« N’est-il pas légitime que je m’interroge sur l’écoresponsabilité d’un grand événement sportif ? »

Au niveau de la Métropole, nous nous sommes aussi engagés à reprendre en régie publique la gestion de l’eau. Nous considérons qu’il s’agit d’un bien commun et qu’elle doit être gérée dans un cadre le plus démocratique possible. Tout un processus a été engagé et s’étale sur plusieurs années. Les personnels qui travaillent aujourd’hui pour Veolia vont être repris. Tout ça se fait en douceur, sans brutalité [5].

Depuis deux ans, les nouveaux maires écolos ont été la cible de polémiques. Toutes leurs prises de position ont constamment été scrutées et commentées. Vous avez vous-même été critiqué pour avoir affirmé que le Tour de France était un événement sportif « machiste » et « polluant »

Mon action est construite sur un certain nombre de principes, de valeurs et de méthodes. Parmi mes valeurs, il y a les valeurs républicaines. Alors oui, à l’heure de #MeToo, de la dénonciation des violences sexistes et sexuelles quasi quotidiennes, il m’importe de m’interroger et d’interroger un grand événement sportif sur la place qui est faite aux femmes. N’est-il pas légitime de se dire que la place des femmes ne peut se réduire à la bise faite au vainqueur au moment où elle lui remet le bouquet [6] ? De la même façon, quand on connaît les catastrophes qui sont devant nous, le réchauffement climatique, l’effondrement de la biodiversité, et tout ce que cela implique de réponses sur nos émissions de gaz à effet de serre, sur la préservation de nos milieux naturels, mais aussi sur la production de déchets… N’est-il pas légitime que je m’interroge sur l’écoresponsabilité d’un grand événement sportif ? Je n’ai pas fait autre chose.

© Moran Kerinec/Reporterre

Que certains veuillent en faire une utilisation politicienne pour alimenter l’écume, le brouhaha quotidien qu’on entend dans un certain nombre de milieux médiatiques ou politiques, c’est leur affaire. Moi, je ne dirige pas cette ville en me laissant guider par ce brouhaha. Nous avons un plan d’action, un plan de mandat. Nous mobilisons des ressources, nous travaillons.

Certaines de vos prises de position, par exemple sur les menus des cantines scolaires, ont pu surprendre au début de votre mandat. Depuis deux ans, y a-t-il une évolution des mentalités ?

C’est mon souhait. Assurément, la transition écologique est synonyme de transformation de nos modes de vie. Ce qui implique de remettre en question un certain nombre de nos habitudes, de nos repères, de nos référentiels. Prenez l’exemple de la viande : pour vous resituer le contexte, [en février 2021] le ministre de l’Éducation nationale nous a fait passer le septième protocole d’affilée de mise en place de la pause de midi.

On est en pleine crise sanitaire, il nous dit qu’il faut espacer les distances entre les groupes d’enfants. Moi, j’ai 26 000 repas à distribuer par jour dans les restaurants scolaires, dans un temps contraint. Donc, comment fait-on ? On se creuse la tête et on cherche les aménagements qui permettent de faire le plus vite. On s’est dit : on met en place un menu unique [sans viande], c’est plus simple. Gérard Collomb avait fait la même chose quelques mois avant que je sois élu, par ailleurs. On n’a pas pensé une seconde que ça allait être sujet à critiques, à polémiques. On était dans une recherche d’efficacité : pour faire simple, on a retiré la viande, pour être sûr que tout le monde mange. Et bien sûr, on a fait attention à l’apport en protéines. Mais j’ai été attaqué sur ce sujet-là.

« Notre alimentation carnée émet trop de CO2, il faut réduire la consommation de viande »

Sur la question de l’alimentation plus généralement, oui, il y a une transformation à opérer. Notre alimentation carnée émet trop de CO2, il nous faut réduire la consommation de viande. En disant cela, je n’ai pas l’impression d’être un dangereux dogmatique, mais simplement d’appliquer une mesure énoncée depuis très longtemps par des spécialistes de l’agriculture, mais aussi par les experts du climat. Maintenant, je suis aussi conscient de la nécessité de tenir compte des habitudes culinaires des habitants. On est quand même dans la capitale de la gastronomie à Lyon, on doit aussi avoir ça en tête.

Grégory Doucet : « À partir de septembre, on va réduire la part de protéines animales dans les menus. » © Moran Kerinec/Reporterre

Donc à partir de septembre, on va changer la composition des menus [dans les restaurants scolaires], on va réduire la part de protéines animales. En revanche, en parallèle de ça, toutes nos viandes sont locales et/ou bio ou Label rouge. On a transformé notre cahier des charges, on a travaillé en coproduction avec des agriculteurs. On a un souci de la gastronomie à Lyon, et en même temps, on réduit la part de protéines animales.

Vous n’aviez jamais été élu avant de devenir maire. Comment êtes-vous passé de votre programme théorique à son application réelle ? Avez-vous rencontré des freins ?

On en a rencontré un certain nombre d’ordre institutionnel. Prenons l’exemple du contrôle des Zones à faible émission (ZFE) [7]. Il faut savoir que la France a été condamnée par la Cour de justice de l’Union européenne pour non-respect de la réglementation en matière de qualité de l’air. On paye des millions d’euros d’amende pour ça, et la mise en place des ZFE était justement la réponse de l’État français à ce problème.

Normalement, on devait disposer dès le début de l’année 2022 des dispositifs Lapi [8] pour mettre en place les ZFE à Lyon. On ne les a pas, le gouvernement a procrastiné. Voilà un exemple concret de frein à la mise en place de nos politiques publiques, et surtout à la mise en place du respect des engagements de la France.

Grégory Doucet : « Je suis très optimiste sur notre capacité à relever le défi de la neutralité climatique d’ici à 2030. » © Moran Kerinec/Reporterre

Ces freins viennent-ils uniquement de l’État, ou existent-ils aussi au niveau local ? De la part des élus de l’opposition, ou des habitants ?

Bien évidemment que tout processus de transformation d’habitudes de vie peut créer de la résistance. Mais à Lyon, on a la chance de bénéficier d’un écosystème extrêmement engagé dans la transition. Des associations culturelles, sportives, engagées dans l’environnement ; des entreprises de toute nature ; des citoyens, des citoyennes…

C’est pour ça que je suis très optimiste sur notre capacité à relever le défi de la neutralité climatique d’ici à 2030 [9]. C’est aussi pour ça que je regarde le brouhaha politicien dont je parlais plus tôt avec un peu de distance. Ce qui m’importe, ce sont les habitudes de vie, les pratiques, que je vois se transformer dans le quotidien des gens. Et les résistances, on les écoute, on les entend, on ne les ignore pas.

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