Sur le plateau de l’émission « Les maternelles », diffusée par France 5 le 21 janvier, une femme décrit avec émotion l’avortement à vif qu’elle a subi dans un hôpital. Elle ne parle pas d’une interruption volontaire de grossesse (IVG) qui aurait eu lieu il y a quarante ans : elle a moins de 25 ans et habite en banlieue parisienne. Au bord des larmes, elle détaille le parcours qu’elle a dû suivre, allant de l’habituelle bataille pour obtenir un rendez-vous à cette table sur laquelle, au milieu du passage incessant du personnel hospitalier, elle sera avortée à vif, c’est-à-dire sans aucune anesthésie. Durant ce récit, la journaliste, éberluée, accumule les « c’est incroyable ! », avant de demander au médecin présent sur le plateau comment une telle situation est encore possible en France. Avec une certaine lassitude, le gynécologue admet qu’il existe encore des médecins pour faire payer aux femmes, par la douleur et l’humiliation, leur décision d’interrompre leur grossesse.

Certes, les avortements à vif sont loin d’être légion — du moins on peut l’espérer. Si, en France, l’époque de l’aiguille à tricoter et des septicémies semble révolue, quid de ceux qui vous montrent votre « bébé » à l’échographie ou qui vous demandent, le visage crispé par le dédain, comment vous avez bien pu « vous débrouiller pour vous retrouver enceinte » ? Quid de la question de la méthode d’avortement ? La voie médicamenteuse, par exemple, souvent présentée comme un progrès en ce qu’elle offre aux femmes une solution de rechange au mode chirurgical, peut devenir, plus prosaïquement, en ces temps de pénurie de lits, un moyen de « se libérer du temps de bloc », comme on l’entend parfois. En évinçant les avortées du saint lieu, en vidant ces inconséquentes de ce temple immaculé qu’est le bloc, elle permet à nos grands pontes de faire sauter plus tranquillement de la tumeur, ou d’implanter des œufs à des femmes infécondes et courageuses, ce qui est tout de même plus rentable et plus gratifiant qu’une banale IVG par aspiration.

L’avortement, comme la contraception d’ailleurs, reste « une affaire de bonnes femmes ». Ce qu’il se passe derrière la porte de la salle de bains, lorsque les femmes constatent que leur test de grossesse est positif et décident d’avorter, les regarde. Bien évidemment, puisqu’il s’agit de leur choix, de leur corps, répondront en chœur ceux qui pensent qu’il s’agit avant tout de leur problème. Puisqu’elles l’ont voulue, cette liberté, qu’elles se débrouillent avec. Seule une sexualité exotique et très vaguement subversive semble pouvoir émerger du domaine du « privé ». Et peu importe que les femmes passent plus de temps à nettoyer les toilettes, à s’occuper des enfants ou à trimer pour un salaire dévalué qu’à jouer avec le tout dernier sex toy à la mode.

La vie des femmes n’a d’intérêt, semble-t-il, que lorsqu’elle est glamour ou excitante, ce qui n’est pas l’une des caractéristiques majeures de l’avortement, trop souvent laissé en pâture à des militant(e)s anti-IVG ravis de pouvoir s’emparer, eux, très sérieusement de cette question. Ils sont certes peu nombreux en France (beaucoup plus en Espagne et aux Etats-Unis ou en Amérique latine, sous le poids de la religion), mais leurs discours s’épanouissent sur un terreau fertile. De douces lumières médiatiques les aident, qui plus est quotidiennement, à développer des outils modernes leur permettant d’isoler les femmes en les reléguant dans les sombres recoins de leur fragile psyché. Profitant de ce climat favorable, sur leurs sites Internet, les « pro-vie » répondent avec beaucoup de finesse aux femmes « en détresse » qui utilisent d’une manière croissante ce média dans leur démarche d’IVG. On aurait tort de percevoir ces groupes comme de simples agrégats d’illuminés réactionnaires : peu à peu, ils abandonnent les mensonges trop flagrants, les slogans choc ou la provocation illégale. Leurs sites ressemblent de plus en plus à s’y méprendre à de véritables annexes du ministère de la santé. A grands renforts d’appellations telles que « centre national d’écoute », de numéros verts et d’études universitaires anglophones, ils se bâtissent une réelle respectabilité.

Ainsi, ils s’engouffrent aisément sur le terrain du « trouble psychologique », notamment via le fameux « syndrome post-abortif », censé atteindre chaque femme après une IVG. Celles qui ont choisi d’avorter sont alors dépeintes comme de véritables champs de ruines exposés à tous les dangers. L’IVG favoriserait par exemple l’alcoolisme, le suicide, la pauvreté, la solitude, ou une perte d’emploi. Ces descriptions apocalyptiques sont en général soutenues par de grandes envolées lyriques sur le « désir de maternité », sorte de force occulte présente naturellement chez toute femme qui se respecte, mais qu’il convient parfois de faire émerger aux forceps. C’est en cela que les discours des anti-IVG rejoignent ceux, plus communs et omniprésents, qui consistent à décrire la maternité non comme un choix, mais comme une force qui dépasse les femmes. Le récent débat sur le « déni de grossesse » a contribué à accentuer cette vision psychologisante, remettant ainsi en cause, par un très pratique effet de loupe, la capacité des femmes à décider de ce qui est bon pour elles.

Si l’on ajoute à cela les monceaux d’articles régulièrement consacrés au sublime taux de fécondité des Françaises, comment s’étonner qu’il puisse être pénible, dans un tel climat, de décider d’avorter ? Comment, dès lors, parvenir à vivre un avortement autrement que comme le « drame obligatoire » que nous décrivent tous les experts sur papier glacé, une vilaine et indélébile cicatrice sur la nature féminine, l’échec d’une vie de femme ? Comment s’étonner que cet acte qui ne peut être que douloureux le devienne réellement ? Pour constater les effets de ces prophéties autoréalisatrices, il faut écumer les forums Internet pour y lire la longue complainte des femmes ayant avorté. Celles qui ont osé s’aventurer à contre-sens de ce que leur dictaient la nature et leur « instinct de femme » semblent avoir parfaitement intériorisé leur punition. Cela se traduit par des cauchemars, par la présence d’un bébé imaginaire qui grandit, qui a un anniversaire ; cela s’exprime par un lourd sentiment de culpabilité, d’angoisse, de solitude, de honte. Quant à celles qui ne ressentent pas cette douleur ou ces regrets, elles sont alors réduites au silence si elles ne veulent pas passer pour des anormales, des sans-cœur, des malades.

Les menaces pesant sur le droit à l’avortement ne peuvent se résumer à des délais d’attente ou à la liste des derniers centres d’IVG supprimés, bien que, évidemment, l’accès matériel à l’avortement reste une question cruciale. Cette menace diffuse, plus souvent indirecte que frontale, consiste en l’imbrication de facteurs multiples, parmi lesquels une division entre « privé » et « politique » — ou « public » — qui résiste à la manière d’un village de très galants Gaulois. Elle s’illustre par exemple dans l’attitude de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), qui argue que le viol et les violences subies par les femmes ne sont pas des motifs valables de demande d’asile, puisqu’il s’agirait de problèmes relevant de « leur vie privée (1) ».

Cette dichotomie, rendue possible par l’ancrage toujours réactualisé des femmes dans la nature et la sphère familiale, en fait des êtres « moins sociaux » que les hommes, les exclut de l’histoire, et les soumet à des lois spécifiques et implicites. C’est cette division qui renvoie chaque femme battue à ses responsabilités ou qui permet de hausser les épaules devant les chiffres lamentables de la répartition des tâches ménagères.

Cette dernière question, qui provoque souvent les sarcasmes de ceux qui ne tiennent que trop rarement un balai, n’est pas anecdotique : elle révèle au contraire que les rapports entre les sexes, s’ils peuvent être individuellement harmonieux, n’en restent pas moins des rapports sociaux qui, n’en déplaisent aux amoureux de l’apesanteur sociale, sont le fruit d’une relation de pouvoir. S’il s’agissait de « mentalités » à changer en douceur, alors, comme l’écrit avec humour la féministe française Colette Guillaumin, « il faudrait songer à entreprendre l’éducation des patrons et des managers afin qu’ils prennent leur part de la tâche usinière ou dactylographique », pour qu’ainsi, « à coups de réformes des mentalités », on voie advenir « une société souriante » (2). C’est cette dichotomie, enfin, qui a permis au médecin de décider, selon son bon vouloir et l’humeur du jour, en toute impunité, que la sous-patiente qu’il avait sur sa table pouvait très bien se passer d’anesthésie.



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