Vous vous en doutez peut-être déjà, si vous lisez Reporterre : la géo-ingénierie, les voitures autonomes et autres mirages high-tech ne nous permettront pas de conserver une planète viable. Pour enrayer l’effondrement de la biodiversité et éviter le chaos climatique, de plus en plus de spécialistes recommandent de se tourner vers les « low-tech », alias technologies sobres, des systèmes techniques à la fois utiles (ils doivent répondre à un réel besoin), durables (leur empreinte écologique doit être minime) et accessibles (le plus grand nombre doit pouvoir les construire, ou du moins les comprendre). Fours solaires, dessalinisateurs d’eau, perceuses à pédalier… Les exemples sont légion. Comment se familiariser avec cette démarche, et l’intégrer à sa vie ? Reporterre vous a concocté un petit guide.

« Pour s’ouvrir à la philosophie des low-tech, il faut bouquiner », estime Romain Colon de Carvajal, enseignant en génie mécanique à l’Insa Lyon et spécialiste de la démarche. Avant de vous munir de votre tournevis, un petit détour par la bibliothèque s’impose. Voici une liste (non exhaustive) d’ouvrages qui ont marqué la pensée low-tech, et vous redonneront envie de jouer de vos doigts.

Impossible de parler des technologies sobres sans mentionner cet ouvrage. Ivan Illich, figure majeure de l’écologie politique, s’y livre à une critique radicale de l’industrialisation, qui prive les individus de leur autonomie et de leur savoir-faire. « Castré dans sa créativité », l’être humain perd au contact de techniques qu’il ne maîtrise plus son lien charnel avec le monde. « La prise de l’Homme sur l’outil s’est transformée en prise de l’outil sur l’Homme », écrit-il, avant d’esquisser une voie alternative : une « société conviviale », « où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes ». Ivan Illich n’appelait pas ces dispositifs « low-tech », mais l’on retrouve dans sa réflexion l’un des principes directeurs de la démarche : la défense de techniques utiles et aisément réparables, pouvant être appropriées par le plus grand nombre.

L’âge des low tech — Vers une civilisation techniquement soutenable, de Philippe Bihouix (éditions Seuil, 2014)

Il s’agit d’une référence pour qui s’intéresse aux low-tech. L’auteur, ingénieur et spécialiste de la finitude des ressources minières, y étrille notre course au high-tech, incompatible avec le caractère fini des ressources terrestres. Gourmandes en matières premières et en énergie, les « technologies vertes » sont un mirage, explique-t-il. Loin de « sauver la planète », comme se plaisent à le croire les technosolutionnistes, elles nous guident tout droit vers un désastre écologique et social. Fustigeant les distributeurs automatiques de croquettes, les imprimantes 3D et autres trottinettes électriques, l’auteur vante les « basses technologies », et explore la manière dont elles pourraient nous permettre de vivre mieux, tout en évitant les pénuries de métaux et de pétrole à venir.

Low-Tech — Repenser nos technologies pour un monde durable, de Clément Chabot et Pierre-Alain Levêque (éditions Rustica, 2021)

Les deux auteurs ont grandi dans les années 1980 en nourrissant des rêves bien peu low-tech : conduire des voitures volantes, partir en vacances sur d’autres planètes et équiper leurs maisons de robots dédiés à leur confort. Mais les deux ingénieurs ont dû, un jour, se rendre à l’évidence : la planète a des limites. Ils ont tiré de leur réflexion ce livre, qui regorge de conseils pour tendre vers une existence sobre. De la douche à recyclage d’eau à la lactofermentation, en passant par le chauffage et la cuisine solaires, on ressort de cette lecture familiarisé avec le catalogue de solutions existantes et armés pour adopter un mode de vie plus sobre. Qui, à la réflexion, semble bien plus désirable que les véhicules intergalactiques et autres délires high-tech.

Citons également Le système technicien, de Jacques Ellul (Le Cherche Midi, 1977), dans lequel l’historien et sociologue s’attaque à l’idéologie techniciste, qui nous conforte dans l’idée selon laquelle le progrès ne peut, ni ne doit, être arrêté. L’éloge du carburateur de Matthew B. Crawford (La Découverte, 2010) vaut également le détour. S’il n’évoque pas spécifiquement la question des technologies sobres dans cet essai, le philosophe étasunien déroule une réflexion intéressante sur la dévaluation du travail manuel artisanal en Occident. Enfin, si vous souhaitez un éclairage historique sur ces enjeux, filez lire Technocritiques — Du refus des machines à la contestation des technosciences, de François Jarrige (La Découverte, 2014).

La philosophie de la low-tech se découvre également en podcasts. En voici deux : « Low-tech : demain c’est moins », diffusé il y a quelques semaines dans l’émission La méthode scientifique de France Culture, et l’épisode 7 du podcast « Sismique », dans lequel Philippe Bihouix évoque les raisons d’être et l’avenir de la démarche.

Côté films, on vous recommande 4 mois sur ma biosphère et Nomade des Mers, les escales de l’innovation. Ces documentaires, produits par Arte, suivent l’aventurier Corentin de Chatelperron dans ses pérégrinations à la recherche des meilleurs systèmes low-tech du monde. Une ballade télévisuelle inspirante, qui permet de mieux saisir le potentiel (et aussi les difficultés) de ce changement de mode de vie.

Une fois le cerveau bien rempli, il est temps de mettre les mains dans le cambouis. Si vous souhaitez faire de la low-tech votre métier, la Low-tech Skol de Guingamp (Côtes-d’Armor) pourrait vous intéresser. Lancée en mars 2020, il s’agit de la première formation en France entièrement dédiée aux technologies sobres et à l’économie circulaire. Elle forme chaque année une quinzaine de jeunes demandeurs d’emploi ou de personnes en reconversion professionnelle. À la fin de leur cursus, les élèves peuvent devenir « techniciens low-tech » ou agents spécialisés dans l’économie circulaire.

Aucune école d’ingénieur ne propose pour le moment de formation spécifiquement dédiée à la low-tech. Un certain nombre d’entre elles l’évoquent cependant ponctuellement, voire proposent des cours sur la démarche. À l’Insa Lyon, par exemple, Romain Colon de Carvajal enseigne à ses étudiants la « conception sobre des mécanismes ». Les élèves y créent des prototypes de dispositifs low-tech, évaluent l’impact environnemental et social de leurs projets, puis la documentent sous licence libre.

Centrale Nantes propose également une option « Ingénierie des low-tech ». Les étudiants inscrits y apprennent à concevoir des objets, des systèmes et des services à la fois utiles, durables et accessibles. L’INP de Grenoble dispose quant à elle, depuis cette année, d’un programme « Piste » : au terme de 379 heures de cours, les élèves apprennent à concevoir des solutions techniques sobres et utiles pour la société, « en rupture avec le modèle de croissance » et le « business as usual ».

Si vous souhaitez vous initier sans passer par la case école, le Low-Tech Lab a mis au point un annuaire très complet des acteurs du mouvement. On y trouve des dizaines d’organismes de formation à la low-tech. Quelques exemples : Tripalium, pour fabriquer sa propre éolienne, Feufollet, l’Écocentre Trégor et Oxalis pour construire des cuiseurs à bois économes (ou « rocket stove », qui peuvent servir à cuire des aliments et se chauffer), Enerlog et Aezeo pour apprendre à construire et réparer des capteurs solaires à air chaud et des poêles à bois bouilleurs… Sont également référencés plusieurs ateliers de bricolage associatifs. Scies à bois, marteaux et perceuses n’auront bientôt plus de secret pour vous.

Une fois la théorie assimilée, place à la pratique. « Il faut tout simplement y aller ! » répond en riant Clément Chabot, du Low-Tech Lab, quand on lui demande des conseils pour intégrer la low-tech dans son quotidien. « Il n’y a pas de mal à commencer petit. Il ne faut pas se mettre une pression de dingue. »

Le site du Low-Tech Lab regorge de tutoriels pour apprendre à construire par soi-même des objets low-tech, dont certains sont accessibles aux grands débutants. Parmi les plus faciles, on trouve la marmite norvégienne (testée et approuvée par Reporterre), qui permet de cuire ses aliments avec une quantité limitée d’énergie. Elle ne nécessite que quelques planches de bois, des clous, des vis et des tissus isolants. Une fois les bases du bricolage comprises, vous pourrez progressivement monter en difficulté, jusqu’à (peut-être ?) vous lancer dans la mise au point d’un « ordinateur low-tech ».

Pas besoin d’aller jusque-là, cependant, pour bien se débrouiller. « Le combo de départ à avoir, ce sont les toilettes sèches à séparation et le garde-manger, estime Clément Chabot. Avec ça, on est déjà bien installé dans le futur. » Pas de panique en cas de difficultés. L’ingénieur recommande une approche expérimentale : « Chaque personne a son expérience, sa culture. On peut essayer un système technique, et un mois plus tard, si ça ne nous plaît pas, le démonter. » « Il faut se donner les moyens de tester, abonde son collègue Quentin Mateus. En testant, on se rend souvent compte que ce n’est pas si compliqué. »

L’étape d’après : inventer (et documenter) vous-mêmes des systèmes malins, les diffuser en montant une communauté low-tech, se tourner vers des métiers plus manuels… Les technologies sobres ne s’arrêtent pas aux frontières du domicile, selon Quentin Mateus. Elles s’inscrivent dans une démarche politique. « Pour le moment, la low-tech est associé au do it yourself. Il faut réussir à en faire quelque chose autour duquel la société peut s’organiser. »

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