Rassemblement national et Marcheurs ! flirtent juste, pour l’instant. Mais bientôt, ils feront un enfant. Bientôt, le système y verra son issue de secours. Bientôt, se dessinera la fusion du projet « national-autoritaire » et « euro-libéral ». Comment y répondrons-nous ?

« Les députés Rassemblement national veulent, incontestablement, que l’on puisse avancer avec beaucoup de bon sens. C’est en réalité à l’Assemblée que nous verrons et que nos compatriotes verront comment nous essayons d’avancer ensemble. » Ainsi s’exprimait, le lundi 20 juin au matin, au lendemain des élections législatives, le ministre de la Justice Eric Dupont-Moretti.

Un mois plus tôt, dans l’entre-deux tours de la présidentielle, Emmanuel Macron invitait les Français à « faire barrage à l’extrême droite ». Mais soudain, au contraire, le Rubicon était franchi par les fantassins En Marche !

La ministre Yaël Braun-Pivet, future présidente de l’Assemblée, réclamait « qu’on avance dans l’intérêt des Français avec tous ceux qui voudront avancer avec nous.
– Tous, y compris avec le Rassemblement national ? interrogeait la journaliste.
– Écoutez, vous savez c’est ça la beauté de la démocratie… il ne faut pas être dans des postures dogmatiques et partisanes, moi je suis de la société civile et j’ai rejoint Emmanuel Macron parce que je crois au dépassement des clivages, je crois au rassemblement dans l’intérêt des Français, c’est ce que les Français attendent de nous aujourd’hui plus que jamais, etc. » (20/06/22).

Le même jour, toujours, la députée macroniste Céline Calvez indiquait : « Quand on a besoin d’avoir une majorité et si c’est bon pour les Français, on va aller chercher les voix du Rassemblement national » (20/06/22).
Sylvain Maillard, lui aussi, avait entendu la voix du pays : « Les Français ont demandé à ce qu’on soit plus ouverts, que ce soit le RN, ou avec tous. C’est ça, ou on dissout. Parfois, le RN peut avoir des positions qui l’amènent à voter des textes. C’est LFI qui a toujours voté contre nous » (20/06/22). Comme pour le cholestérol, il y avait la bonne et la mauvaise opposition.

Mais c’est le néo-macroniste Eric Woerth qui, le mardi, dans Le Figaro, se faisait le plus clair, sans doute malgré lui. Ancien président de la Commission des finances, il marquait ainsi sa préférence quant à son successeur : « Les insoumis ont visiblement en tête de faire du contrôle fiscal. Ce que je n’ai pas entendu au RN » (21/06/22).

« Plutôt le Rassemblement National qu’un contrôle fiscal » : en une formule, lui vendait la mèche. Il mettait en lumière un point d’accord, majeur, central, et pourtant bien aveugle, entre macronistes et lepénistes, entre euro-libéraux et autoritaires-nationaux. C’est l’avenir, je crois, je crains. C’est l’issue de secours du système. Les ferments en sont présents depuis quelques temps.

J’en reviens, comme souvent, date fondatrice, au 29 mai 2005.
Ce jour-là, à 55 % les Français voté « non » au Traité constitutionnel européen, « non » à la « concurrence libre et non faussée », « non » à « la libre circulation des capitaux et des marchandises ». A hauteur de 80% chez les ouvriers, 71% chez les chômeurs, 67% chez les employés.

Quel en est de ce rejet ?
Le projet libéral est démocratiquement mort.
Et nos dirigeants le savent. Jamais plus ils ne hasarderont un référendum là-dessus, c’est-à-dire sur l’essentiel, sur l’organisation de l’économie. Ils en devinent le résultat, qui dépasserait désormais, et de loin, les 55% de refus : combien ? 60%, 65%, 70% ?

Ont-ils renoncé, pour autant, à leur projet libéral ?
Pas du tout : depuis Bruxelles, la concurrence s’étend à tous les domaines de nos vies, le rail, l’université, la santé, au point d’en paraître une loi naturelle, universelle… la mondialisation triomphe encore, des traités de libre-échange sont signés avec le Canada, le Mexique, l’Inde, la Chine, le Vietnam, et cette semaine encore, avec la Nouvelle-Zélande…

Ils n’ont pas renoncé, loin de là.
Mais il leur faut avancer sans le demos, voire contre le demos.
Dans une supposée « démocratie », c’est pas coton…

Le temps, la place me manquent, pour en restituer tous les chaînons manquants, de Friedrich Hayek à Milton Friedman en passant par Samuel Huntington.

C’est Christophe Barbier, rédacteur en chef de L’Express, qui recommande un nouveau traité européen, mais puisque « les peuples ne valideront jamais un tel traité, un putsch légitime est nécessaire ». C’est James Lovelock, scientifique influent, qui nous avise : « Face à la crise écologique, il peut être nécessaire de mettre la démocratie de côté pour un moment. » C’est Georges Steiner, essayiste, qui esquisse la suite : « Il est concevable que la solution dans les grandes crises économiques soit une solution à la chinoise, technocratique. Que nous évoluions vers un despotisme libéral. Ce n’est pas un oxymore. Il reviendra peut‑être à des despotismes technologiques d’affronter les grandes crises qui dépassent les systèmes libéraux traditionnels. »

Voilà le climat de nos élites.
Dont Emmanuel Macron est le nom, la solution, au moins provisoire.
Comment ?

D’abord, parce que, pour un projet vieux, usé, désavoué, il fallait une figure nouvelle : « le thatchérisme à visage poupin ». Que le système fasse peau neuve, avec des airs de « start-up nation », de modernité à l’américaine (même si l’heureux élu était énarque, inspecteur des finances, comme ses pairs). Que tout change pour que rien ne change.

Ensuite, parce que, cet homme jeune proclamait le « en même temps », il était « et de droite, et de gauche ». En lui s’est opérée la fusion du Parti socialiste (d’où il venait) et de l’UMP (vers qui il allait), débauchant des députés et des ministres des deux côtés. Nul hasard là-dedans : jusqu’alors, le projet libéral pouvait s’autoriser cette division en deux partis. Elle était même recommandée : la fausse alternance garantissait un équilibre. Mais le socle s’était trop rétréci. La partition n’était plus permise. Il fallait se rassembler.

Avec un sourire à pleines dents, Emmanuel Macron s’annonçait comme « libéral-libéral » : libéral économiquement, mais libéral politiquement aussi. Venu, prétendument, de « la société civile », il dialoguerait avec elle. C’est à coup de LBD, finalement, qu’il a dialogué.

Alors qu’il était ministre de l’Economie, et son parrain François Hollande à l’Elysée, au printemps 2016, « contre la loi et son monde », un mouvement avait surgi au cœur de Paris : Nuit debout. Les manifestations finirent nassées, cadenassées, interdites.

Cette fois, à l’automne 2018, c’est des périphéries françaises que surgissaient les Gilets jaunes. Comment furent-ils traités ? Non par un compromis social (la TVA à 0% sur les produits alimentaires, retour de l’impôt sur la fortune, référendum d’initiative citoyenne…), mais par la violence d’Etat : la police fut mise au service d’un « camp ». Avec, à l’arrivée, plus de trois cents crânes fendus, trente yeux éborgnés, six bras amputés, et deux morts.

La venue du Covid a libéré cette pulsion, au nom du sanitaire : du jour au lendemain, sans contrepoids aucun, sans contre-pouvoir, un homme seul décidait de confiner, déconfiner, reconfiner, imposait « distance sociale » et « gestes barrières », interdisait l’entrée des Ehpads, réglementait les enterrements, triait parmi les commerces essentiels et non-essentiels, bougeait le couvre-feu à 19 h, 21 h, 20 h, etc.

Le pente était prise, sans frein : « libéral » et « autoritaire » vont de pair.

Il faut décrire, en vis-à-vis, l’autre mouvement : le « national-autoritaire » qui se fait libéral, qui n’effraie plus les élites, qui devient compatible avec leur système, leurs profits.

Fouillant les archives à la Bibliothèque nationale de France, j’ai étudié le programme économique du Front national depuis sa fondation, en 1972. Comment il fut, d’abord, jusque dans années 80, thatchérien, reaganien, ultra-libéral, pro-européen à fond, regardant Bruxelles comme « un rempart contre le bolchevisme ». Comment, après la chute du Mur, le FN a lui aussi basculé, devenant anti Maastricht, anti-libre-échange, s’alignant sur une demande populaire de « protection ».

Comment, en 2012, Marine Le Pen reprenant la main, elle a opéré un « virage social » : avec un discours offensif, sur « l’Etat devenu l’instrument du renoncement, devant l’argent, face à la volonté toujours plus insistante des marchés financiers, des milliardaires qui détricotent notre industrie et jettent des millions d’hommes et de femmes de notre pays dans le chômage, la précarité et la misère. Oui, il faut en finir avec le règne de l’argent-roi ! », avec des mesures « de gauche » : « Tous les salaires jusqu’à 1500 € bénéficieront d’une augmentation de 200 € nets », « Baisse de 20% de la TIPP », « Les petits commerces seront défendus contre la grande distribution », « Un taux d’Impôt sur les sociétés relevé à 34% pour les grosses entreprises », « élargir l’assiette des retraites aux revenus du capital. » Et enfin, comment, discrètement, en 2017, toutes ces mesures, toutes, furent effacées.

Sa campagne, cette année, s’est inscrite dans cette lignée. Elle s’est ouverte par un entretien donné à L’Opinion, le plus libéral des quotidiens, la voix du néo-patronat, co-financé par Bernard Arnault. Et c’est bien cette élite, de la finance, qu’en quelques paragraphes Marine Le Pen vient rassurer : « Ayons des idées claires et du bon sens sur la dette… Oui, une dette doit être remboursée. Il y a là un aspect moral essentiel…. » Et de conclure, en bonne mère de famille : « Qui paie ses dettes s’enrichit », revendiquant du « pragmatisme » à l’égard des fonds internationaux, et même de la Banque centrale européenne. Ce que la candidate vient dire ici, aux dirigeants du capital, et elle choisit son lieu, c’est : « Ne vous inquiétez pas, il n’y aura pas d’aventure. »

Ce que son « Projet présidentiel » confirme, de la première à la dernière ligne : pas un mot sur les multinationales, sur les paradis fiscaux, sur la finance MacKinsey, sur les actionnaires – dont les dividendes n’ont jamais, jamais été aussi élevés. Non, elle veut créer un « ministère dédié à la lutte contre la fraude », mais c’est la fraude sociale ! Ceux qui « volent la France », d’après elle, ce sont les assistés et, bien sûr, les émigrés… pas les firmes qui se sont goinfrées durant la crise sanitaire, pas les hecto-milliardaires qui échappent à l’impôt. Rien, rien, rien, sur les inégalités. Ni redistribution, ni partage. Ces mots n’y figurent pas. Pas plus que dans le programme d’Emmanuel Macron.
C’est là l’essentiel, l’essentiel pour les dominants du système : nous n’aurons pas à partager. Pas à encadrer les profits. Pas à réguler le capital.

A peine élus, à peine entrés à l’Assemblée, que les députés RN ont apporté des gages de « sérieux ». La veille, le dimanche, dans toutes les circonscriptions, sur tous les tracts, ils étaient « la seule opposition à Macron », et elle serait, se disait-on, ferme, énergique, de tous les instants, par tous les moyens.

Le lendemain, lundi la cheffe l’assurait : « Nous incarnerons une opposition ferme, c’est-à-dire sans connivence, mais une opposition responsable c’est-à-dire respectueuse des institutions et toujours constructive. » « Constructive », c’était l’adjectif du jour, plutôt que « combative » : « Nous ne sommes pas dogmatiques, nous sommes une opposition constructive », renchérissait Laure Lavalette, et Sébastien Chenu, etc. Ce mercredi, à la sortie de Matignon, Marine Le Pen se refusait à entraver le tandem Borne-Macron : « Nous n’usons pas des mentions de censure avec légèreté. » Le signe, sans doute, d’une opposition toujours plus « constructive »…

Gardons-nous du « crétinisme parlementaire » (comme causait Marx), de prendre la vie de l’Assemblée pour celle de la société, de rétrécir notre champ de vision à des péripéties d’hémicycle. Néanmoins. Dans cette même semaine, ce mardi, pour la présidence de l’Assemblée nationale, le RN retirait sa candidature au second tour, laissant le champ libre à Yael Braun-Pivet, la macroniste. Et le lendemain, retour d’ascenseur, pour la vice-présidence : LREM apportait ses voix aux deux candidats RN, Sébastien Chenu et Hélène Laporte, élus avec 280 voix.
C’est l’avenir, cette complicité.

C’est par là que sera débloquée, je le crains, une France divisée en trois blocs, en trois projets : « autoritaire », « libéral », « social-écolo ». Les deux premiers sont en voie de fusionner. Tous les tenants du système, qui en tire profit, des profits gigantesques, des patrons de grands médias aux dirigeants des fonds d’investissements, aux cumulards des conseils d’administration, aux banquiers d’affaires, aux éditorialistes comme il faut, mille bouches, dans mille cercles, vont, chacun à leur façon, dans les mois, les années à venir, vont œuvrer à ce rapprochement, à en faire la voie de la raison, le chemin rationnel – c’est-à-dire celui de leur porte-monnaie, de leurs intérêts : « Que tout change pour que rien ne change. »

Que faire, alors, nous, dans cette histoire ? C’est du judo : Marine Le Pen se « notabilise », pour se rapprocher du pouvoir ? C’est un risque, évident. Mais c’est aussi une chance pour nous : la voilà qui appartient à l’ « establishment » que dénonçait son père. La voilà toute fière, on le sent, d’être reconnue parmi les gens sérieux, d’avoir son rond de serviette chez les bourgeois. Parviendront-ils, elle et ses collègues, en même temps, à incarner une colère populaire contre ce même « establishment » ? A nous de montrer, re-montrer, démontrer, que le Rassemblement national n’est pas « le vote anti-système », mais la roue de secours du système. Que les intérêts qu’ils défendent, au fond, sont ceux de « la France d’en haut », de l’oligarchie, de la Caste, qu’on appelle ça comme on voudra, et qu’ils nouent des alliances avec eux. A nous de nous bagarrer, partout, pour s’imposer d’évidence comme le vrai recours contre Macron et son monde. Pour ramener les fâchés, les résignés, les découragés, les énervés, les éloignés, pour en faire un bloc majoritaire. A nous de trouver le chemin des cœurs, et vite.

Je vous écris depuis le front de la Somme, depuis un bassin industriel que la gauche a mainte fois trahi, depuis une Picardie où 8 députés sur 17 sont passés au RN le 19 juin. Je vous écris, donc, habité par une inquiétude, et inquiet aussi, depuis dix jours, par l’apathie de notre camp, de nos partis, de nos intellectuels, à réagir, à poser un diagnostic, à ouvrir des pistes d’action. Quand, il n’y a pas si longtemps, la moindre mairie tombée au FN suscitait tribunes et manifs : des indignations morales qui ne m’apparaissaient pas comme le meilleur des remèdes, mais la résignation, l’accoutumance, le silence, ne vaudront pas mieux. La bataille n’est pas perdue, mais il nous faut la mener, avec les bonnes armes, la bonne stratégie.

François RUFFIN

https://francoisruffin.fr/rn-flirt-lrem/





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