La crise sanitaire aura massivement confronté les citoyen·nes aux contours corrosifs de leur idéal démocratique. Alors que cet étrange épisode semble derrière nous, nous serions tenté·es de l’oublier, pour replonger tout entier dans l’insouciance du « monde d’avant » et de son aliénation volontaire. Mais peut-être est-il plutôt temps d’affronter les zones d’ombre que cette expérience civique a exposées ? En 2020 et 2021, dans nos sociétés occidentales, que s’est-il vraiment passé ? C’est le mystère sur lequel rebondit le philosophe Abdennour Bidar, à travers dix questions non résolues que la pandémie a laissé derrière elle. Dix inconnues politiques qu’il nous invite à maîtriser dans son nouvel ouvrage, La démocratie en danger (publié aux éditions Les liens qui Libèrent), en tout humilité. La rédaction de Mr Mondialisation vous propose, à travers une interview d’Abdennour Bidar, d’explorer ces enjeux escarpés, encore à vif, de la crise sanitaire. 

Faire le bilan critique de ces deux dernières années, en dix questions intransigeantes qu’il est impératif d’affronter, c’est le travail qu’a mené Abdennour Bidar. Un devoir citoyen, certes, mais également un droit dont personne ne devrait se priver. Docteur en philosophie, spécialiste des évolutions de l’islam contemporain, membre de l’Observatoire de la laïcité depuis 2013 et haut fonctionnaire sur le sujet de la laïcité dans l’Éducation nationale, il aborde dans sa nouvelle parution les conflits sociétaux qui ont émergé à travers la pandémie.

Face à cette épreuve, l’auteur introduit : « comment avons-nous réagi ? L’avons-nous fait de manière juste ? Les politiques ont-elles été à la hauteur ou pas ? Ont-elles été appropriées, proportionnées ou disproportionnées, et plus bénéfiques que préjudiciables ? Quel a été leur impact non seulement sur nos libertés mais aussi sur l’égalité, la fraternité, la solidarité du corps social et l’humanité fondamentale de nos liens ? » Car nous avons été plus qu’informé·es durant cette période, mais avons-nous vraiment appris de cette expérience au profit d’un pouvoir citoyen et d’une cohabitation consolidés ? Ressortons-nous grandi·es ? 

Il n’est pas le seul à confronter les dérives de cette parenthèse. La tempête à peine passée, beaucoup s’essayent à l’exercice, rempli·es d’un sentiment d’injustice et d’amertume qui cherche une audience. Et pour cause, la gestion politique de la crise COVID a remué des impressions qu’on pensait enterrées. Citoyen·nes transformé·es en consommateur·ices endormi·es, drogué·es à la télé et aux divertissements, nous pensions avoir réglé la question de la liberté : un acquis… Jusqu’à ce grain de sable dans la Machine qui a suffit à nous réveiller. Libertés individuelles, liberté politique, libertés de circulation, d’anonymat, dignité, solidarité, liens sociaux, droits civils, etc. Au-delà des marges militantes, tout un chacun a pu goûter à la friabilité de ces concepts. Nous en sommes loin, nous nous sommes relâché·es, et à présent, un long travail de réappropriation citoyenne nous attend.

Mais que peut-on espérer d’une indignation littéraire de plus ? C’est assez rare pour le souligner, mais le philosophe Abdennour Bidar réussit la prouesse, dans Démocratie en Danger, de démontrer toute l’absurdité de notre modèle sans jamais glisser dans la facilité du jugement hâtif et inconsistant. Il vogue simplement à travers les doutes et les incertitudes – matérialisés par des suites de questions infinies mais essentielles – pour mettre petit à petit en lumière les abus du gouvernement, les disproportions, les restrictions, les injonctions, selon des principes de droit et de philosophie ancestraux.

Nulle prétention, juste des interrogations – primordiales – sur notre adelphité, notre humanité, nos peines, nos frustrations, nos croyances et leurs manœuvres. Dix chapitres pour dix questions pleines de réserve et de nuance, et suffisamment courts pour nous laisser le champ des possibles. À nous de l’investir ? En attendant, il partage sa méthode et sa position à la rédaction de Mr Mondialisation. Entretien autour d’une réflexion mesurée.

Une interview au cœur d’une philosophie de la crise sanitaire. 

Mr Mondialisation : Vous êtes philosophe, spécialiste de l’islam, de la laïcité et de la fraternité. Pouvez-vous nous en dire plus sur vous et votre parcours ?

Abdennour Bidar : J’ai commencé à écrire et à publier au moment de l’attentat contre les tours jumelles du World Trade Center. L’islam commençait à devenir un sujet majeur dans l’actualité internationale, et à partir de ma double culture européenne et musulmane, je me suis dit que je pouvais intervenir utilement pour essayer de créer des ponts entre les deux civilisations, les amener à se comprendre, à élaborer des valeurs communes, bref à dépasser ce que Samuel Huntington avait appelé alors « le choc des civilisations ».

Depuis lors, l’islam, la laïcité, la fraternité sont pour moi trois entrées vers ce qui est ma préoccupation majeure :

comment réparer tous·teS ensemble le tissu déchiré du monde ?

Comment aller vers l’unité, l’harmonie, entre nous les êtres humains à toutes les échelles mais aussi entre l’humanité et l’ensemble du vivant ? Alors qu’aujourd’hui, selon moi, la « mère de toutes nos crises » est la rupture ou la grande souffrance, et la déshérence, de tous nos grands liens vitaux, nourriciers : le lien à soi (vivre aligné·e entre ce qu’on porte au fond de soi et la vie que l’on a, entre le moi profond et le moi social), le lien à l’autre (vivre en bonne intelligence, coopération, amitié, entraide, solidarité, empathie, paix), le lien à la nature (vivre en symbiose avec le vivant, développer notre sensibilité à ses besoins et traumatismes infligés par notre action destructrice, prendre soin de lui autant que de nous).

Les Jardins d’Aubervilliers, fief de coopération, résistance citoyenne et construction inspirante d’un monde alternatif positif. Crédit : Anne Paq

Mais à la place de cela, nous vivons en état de dissociation radicale :

non pas aligné·es avec nous-mêmes mais désarticulé·es entre le dedans et le dehors

Et comme le dit Naomi Klein : dans un système qui ne produit que la guerre de tous·tes contre tous, la compétition égoïste généralisée, et la guerre à tout le vivant. Bref, à nous tous·tes maintenant d’entreprendre une immense Révolution Spirituelle ! C’est le titre d’un de mes derniers livres. En nous battant pour nous relier à nouveau aux ressources infinies de ces trois liens, qui sont spirituels, non pas au sens religieux mais parce qu’ils nous mettent en contact avec le « plus grand que soi » : notre moi profond au-delà de notre ego de base, l’intérêt général au-delà de l’intérêt personnel, le vivant et l’univers au-delà de notre seule humanité.

Mr Mondialisation : L’approche philosophique est au cœur de votre ouvrage, on la sent rendue à l’essentiel : au doute, au questionnement, à la mise en perspective de l’évidence. Qu’est-ce que ce prisme (philosophique) vous permet de saisir qu’une autre discipline ne saurait combler ? 

Abdennour Bidar : Les philosophes sont des empêcheur·euses de penser en rond. Socrate disait – l’image est pénible – « je suis le taon qui pique le cheval » ! Ainsi un·e philosophe est la personne qui n’est jamais d’accord avec la doxa, l’opinion dominante, la pensée commune, ce qui fait mollement consensus. Une formulation de Bertrand Russell illustre cet état de fait : Le ou la philosophe voit des problèmes là où les autres voient des évidences.

La philosophie, c’est donc la déconstruction, voire la démolition, comme chez Nietzsche, de l’esprit critique que tout le monde revendique mais qu’en réalité très peu pratiquent. Car cela demande du courage et du discernement. C’est une sacrée école, et j’essaie depuis de longues années d’être à la hauteur, c’est-à-dire de m’exercer à douter intelligemment, et de démolir d’abord mes propres idoles, mes statues personnelles, c’est-à-dire mes certitudes, mes convictions, tout ce qui peut me faire croire, et me donner la sécurité illusoire, que ça y est « je pense juste », que « j’ai raison ».

Abdennour Bidar @ Philippe Devernay / Flickr

Non en réalité tout cela n’est que fumée, bulle spéculative, car toute représentation n’est qu’un aspect de la réalité, ce qui ne veut pas dire – attention – qu’il n’y a pas de vérité mais que la réalité ou la vérité sont si vastes qu’elles sont impossibles à enfermer dans nos représentations mentales, si complexes ou subtiles qu’elles soient. Ainsi l’idéal philosophique est-il un exercice : celui de se « vider » continuellement, non pas pour aller vers le « rien » mais pour accueillir l’infini… et se taire. Le point culminant de la parole philosophique, comme de bien d’autres sagesses d’ailleurs, est le silence.

Mr Mondialisation : Généralement les auteur·ices, y compris les philosophes, ne parviennent pas à se contenter de questions. La tentation est trop grande d’apporter des réponses aux interrogations exprimées. Votre ouvrage, lui, fait preuve d’une rare mesure de ce point de vue. Quand bien même les questions sont orientées (le contraire eut été impossible), elles font preuve d’une sobriété salutaire qui contraste avec le goût pour l’étalement et les théories présomptueuses de notre siècle : comment avez-vous travaillé et vécu cette réserve ? 

Abdennour Bidar : Cette réserve vient d’un état intérieur :

en moi, je ne ressens pas le désir de convaincre que j’ai raison.

Parce que je sais à quel point toutes nos opinions sont relatives, et que la réalité ou la vérité nous attend au-delà des images mentales, des formes sensibles ou intelligibles. Seul le silence en réalité me parle, que ce soit mon silence ou le silence d’autrui. Je ne suis jamais séduit profondément par un discours, ni séduit par mes propres paroles. Cela ne m’empêche pas de jouer le « jeu » de la parole, du discours, parce que nous les êtres humains avons besoin de parler ensemble. Mais à mes yeux, tout cela est comme un long fleuve qui coule : nos paroles coulent et leur vérité du moment n’empêche pas qu’elles vont à leur tour, comme le reste, continuer à filer dans le grand courant des formes comme disent les taoïstes.

J’essaie donc juste de faire réfléchir pour faire douter, c’est-à-dire pour aider à se défaire intérieurement de la sangsue de nos certitudes, pour aider à nager dans le courant des formes au lieu d’essayer de s’accrocher à une berge imaginaire. Et je l’ai fait ici à propos de la pandémie parce que j’ai vu hélas beaucoup trop de certitudes assénées aux populations : des certitudes politiques, scientifiques, médicales, médiatiques, qui étaient affirmées avec tellement de force, et je dirais, d’orgueil, de morgue ou de vanité, que cela a complètement conditionné les gens, dans l’esprit desquels ces certitudes se sont incrustées en abolissant à peu près toute capacité à se protéger de ce matraquage mental, et écrasant finalement tout ce qui restait de capacité à penser par soi-même dans nos sociétés de masse déjà méthodiquement décervelées par la consommation, le divertissement, la baisse radicale du niveau de culture et de conscience.

Jan Brueghel II. 1601-1678. Anvers. La vanité de la vie humaine. La vanité de la vie humaine. 1631. Turin. Sabauda.

Mr Mondialisation : Dans Démocratie en Danger, vous posez dix questions qui rendent compte des menaces contemporaines pesant sur notre citoyenneté. Au regard de la complexité d’un tel sujet, comment avez vous réussi à délimiter une si courte liste ? Avez vous éprouvé des difficultés à cette synthèse ?

Abdennour Bidar : Oui c’était difficile et cela m’a demandé un effort singulier mais j’y ai été aidé hélas par la durée très longue de la crise : comme tout le monde j’ai subi deux années anormales d’arrêt quasi-total, d’interruption du cours de nos vies, à peu près comme deux années de prison entrecoupées de périodes de liberté conditionnelle.

Et de toute façon, en tant que philosophe, je voulais aussi ne pas parler trop vite, ne pas me précipiter dans le jugement ou la critique, ne pas me laisser emporter par l’énervement ou la colère mais laisser passer l’événement pour être en capacité d’une analyse sereine, posée, et d’avoir pris le temps d’un premier recul critique. Mais quoi de plus inhabituel dans notre société de la vitesse, où l’on veut toujours analyser les choses « en direct » ? Et où on ne réagit que sous le coup de l’émotion ? En tant qu’expert, je suis toujours sollicité par les médias pour réagir à chaud, sans prendre aucun délai, alors que ce délai est indispensable pour redescendre en tension et pour prendre le temps de la réflexion, donc alimenter la pensée des gens au lieu que, quand on réagit à chaud on n’est jamais que dans la véhémence, la polémique, et on propage encore plus la dictature de l’émotionnel qui cause dans nos sociétés la montée de tant de peurs et de haines.

Voilà ce à quoi j’ai voulu éviter de participer et pourquoi j’ai attendu, et ce qui m’a permis d’infuser, de décanter, pour ne retenir enfin que l’essentiel – ou tout au moins une partie significative des vrais enjeux de la période.

Mr Mondialisation : Avec du recul, quelle question parmi les 10 vous paraîtrait aujourd’hui la plus centrale ? 

Abdennour Bidar : C’est la question des libertés.

@LesLiensquiLibèrent/AbdennourBidar

Je m’inscris dans une longue lignée de philosophie politique qui, depuis Alexis de Tocqueville vers 1830, considère de manière très critique le mythe fondateur de la modernité : l’idée qu’avec la démocratie viendrait « naturellement » la liberté, comme si la seconde devait être mécaniquement, automatiquement, la conséquence de la première. Voilà la fable que s’est racontée, et que se raconte encore, notre société démocratique, comme s’il suffisait d’avoir des institutions démocratiques, le droit de vote et des représentant·es du peuple pour qu’on soit réellement en démocratie.

Pour moi ce théâtre est une fiction

Ce qui ne veut pas dire, évidemment, que je ne suis pas démocrate mais, bien au contraire, que je crois trop en la démocratie pour croire que nous en avons déjà une ! Non pas du tout, la véritable démocratie n’est pas encore née et elle est devant nous, si elle doit arriver un jour.

Pour l’instant, nous n’avons que son enfance ou son apparence : tout un ensemble de droits politiques et sociaux qui ne font que rendre l’exploitation de l’être humain par l’être humain à peu près invisible mais qui, en réalité, ne sont comme disait Tocqueville qu’une forme plus subtile de domination. Car la réalité nue derrière les discours, les proclamations, le décor, c’est la loi de l’argent, la domination des puissant·es, l’abrutissement généralisé par la consommation de masse, bref ce que Peter Sloterdijk appelait « le parc humain » avec, à l’échelle mondiale, deux parties ou deux enclos distincts dans le grand élevage : les pays pauvres où la bête humaine est exploitée sans ménagements, et les pays riches où des enfants gâtés sont maintenus dans l’enfance par un système qui les engraisse en s’arrangeant pour que leur confort produise le maximum de profit.

Et la pandémie n’est venue que confirmer cela :

dans le « parc humain » on peut tout à fait enfermer les bêtes au besoin, car elles ont été depuis leur jeunesse élevées à se montrer particulièrement dociles, obéissantes, leur capacité naturelle de liberté, initiative, créativité, a été dûment domestiquée.

Et puis ensuite, quand le danger est écarté, on peut tout aussi sûrement les renvoyer dans les pâturages pour qu’elles produisent à nouveau. 

Mr Mondialisation : La huitième question est particulièrement inspirante. Elle invoque notamment Tocqueville sur le rôle de l’État et fait une critique de la mainmise du gouvernement contemporain sur notre santé, sous couvert d’un prétendu vitalisme jonché d’intérêts privés. Toutefois, persiste un paradoxe apparent : celui du libéralisme qui se veut, en même temps et tout au contraire, de moins en moins actif dans le maintien du Contrat Social, appelant de ses vœux à l’apogée du libre marché, de la privatisation des institutions et de la liberté individualiste. Comment expliquez vous ce double mouvement d’interventionnisme et d’abandon ?  

@Soazig de la Moissonniere / Présidence de la République/Flickr

Abdennour Bidar : Ah c’est très simple en réalité. Mais pour le comprendre, il faut prendre un peu de recul historique, en particulier sur l’histoire récente du libéralisme, ce monstre absolu avec lequel nos sociétés politiques ont cru pouvoir composer, faire des compromis, alors qu’il vampirise et dévore toute humanité sur son passage.

Bref, pendant longtemps le libéralisme réclamait « le moins d’État possible » : il voulait avoir les mains libres, laisser faire « la main invisible » et le marché, et donc sa doctrine était que l’État ne doit intervenir que le moins possible dans l’économie et pour redistribuer la richesse ou réparer les inégalités. Mais ce temps initial est terminé, car nous sommes passés maintenant à l’âge suivant de ce libéralisme. Aujourd’hui celui-ci considère les appareils d’État et les grandes institutions politiques internationales (Communauté européenne, ONU, etc.) comme l’un de ses outils parmi d’autres : par ses lobbies, il a vampirisé les gouvernements, les institutions, et placé à leur tête des hommes et des femmes dont la vision du monde est exclusivement celle des puissances d’argent. Ce n’est d’ailleurs même pas que ces gens soient mauvais dans leur majorité mais comme le disait Ovide « ils veulent le bien et voici le mal » parce que leur vision du monde est fausse.

Même, donc, quand ils proclament leur humanisme, ils détruisent l’humain, et quand ils se soucient d’écologie c’est pour mieux détruire la planète. C’est une forme de perversion, aussi inconsciente que fatale. Mais désormais les grands intérêts privés, GAFAM et autres puissances industrielles, etc. n’ont plus du tout le sentiment de dépendre des États nationaux, d’être en quoi que ce soit inféodés à leur autorité ou à leurs règles. Ils se considèrent comme étant au-dessus, et ils les considèrent de haut comme de simples valets ou prestataires de service.

Voilà pourquoi les États interviennent de plus en plus dans la vie des gens, non pas comme l’ancien État-Providence mais pour contrôler que l’ensemble de la société devient bien une immense machine à faire du profit.

Les États sont devenus les instruments d’intérêts privés « supérieurs » qui leur ont passé la commande de faire de chaque domaine dont s’occupe l’État – de l’hôpital et de la santé à l’école – une source de retour sur investissement, et d’un profit toujours maximisé.

Il faut que ça rapporte. Et pourquoi donc ces mêmes États abandonnent leurs citoyen·nes alors même, paradoxe, qu’ils les pressent comme des citrons. Même quand ils croient encore se soucier sincèrement de l’intérêt des gens ils ne les traitent plus que comme des consommateur·ices et travailleur·euses qui doivent coûter le moins possible et rapporter le plus possible.

Rassemblement pour la justice climatique. Paris. 6 novembre 2021 @Paola Breizh/Flickr

Mr Mondialisation : « La surinformation désinforme » écrivez vous. Pourriez-vous revenir sur cette formule et ses contours : entre les dérives d’un manque de considération pour la vie de la cité et une addiction toxique à l’info continue, quel espace nous reste-t-il pour espérer prendre part au vivre-ensemble de manière avisée, sans nous brûler les ailes ?  

Abdennour Bidar : Je conseille vivement d’éteindre la télévision, la radio et le plus souvent possible internet, de faire au jour le jour de vraies cures de silence, c’est-à-dire de désintoxication mentale vis-à-vis du bruit permanent de l’information en continu, et de tout ce qu’elle génère en nous d’inutile tension, de désordre émotionnel, et de fausse impression de réfléchir parce qu’on a été bombardé·e heure par heure d’une pluie de nouvelles.

@Amanna Avena/Unsplash

Quelle que soit la fiabilité de la source d’information, ce n’est même plus le problème en réalité ! On dit en effet qu’il faut faire attention à trier le bon du mauvais, mais en fait le problème majeur se situe bien en amont, avant même la distinction entre « vraies news » et « fake news » : quel que soit le média, nous sommes trop « branchés » à nos réseaux, et leur flux ininterrompu nous entraîne dans une perpétuelle agitation mentale qui ne nous laisse ni le temps de nous poser, ni celui de réfléchir vraiment, c’est-à-dire d’abord, en dehors des « questions socialement obligatoires » comme dit Jean Baubérot, des sujets imposés par l’actualité comme s’ils étaient l’alpha et l’oméga d’une pensée sur le monde.

Réalise-t-on bien ce règne de la pensée conditionnée, non pas au sens habituel de la pensée conditionnée par telle ou telle idéologie, non pas au sens où il y aurait une pensée dominante, mais bien plus profondément au sens où tous les sujets qui occupent notre cerveau nous enferment dans le cadre de la pensée du temps : l’écologie, l’effondrement, le féminisme, le genre, les identités, l’islamisme, etc. Les médias nous contraignent à ne nous intéresser qu’aux thèmes à la mode plus ou moins durables, quelques semaines ou quelques années, et au jour le jour à de l’actualité la plus volatile et futile et aux sujets « à la mode », alors que tout cela n’est que l’écume des jours.

Il s’agirait donc de rééquilibrer considérablement et durablement tout cela, dans chacune de nos vies : se contenter de « coups de sonde » du côté de l’actualité, qui nous laisseraient le temps de lire aussi des articles de fond, des livres, mais aussi de méditer en profondeur sur la modernité dans son ensemble, sa grandeur et sa misère, et plus profondément encore sur la condition humaine et sur le sens que l’on veut donner à sa propre vie.

La pollution, le trans-humanisme, la pandémie, la guerre en Ukraine, oui bien sûr, mais comment, dans ce contexte du temps présent, vais-je pouvoir mener à bien ma vie de femme ou d’homme, agir et penser juste, trouver une sagesse, m’ouvrir à ce qui me dépasse ? Bref ne pas focaliser exclusivement mon regard sur le présent mais chercher des ressources profondes de lucidité, qui vont donner à mon regard sur tout ce qui nous arrive aujourd’hui une lumière d’éternité ?

Mr Mondialisation : Notre temporalité face à l’actualité s’est accélérée : tout nous paraît urgent et grave. La pandémie, vous l’expliquez, ne l’était pas tant du point de vue purement sanitaire, comparativement à l’ampleur des mesures restrictives sollicitées. Mais peut-on s’autoriser une respiration quand le danger est réel et quantifié depuis plus de 40 ans déjà, comme l’est la crise écologique ? Et quid de la crise démocratique dont vous demandez justement qu’elle fasse l’objet de notre curiosité ?

Abdennour Bidar : Pardon, mais là encore j’essaie de voir une question là où l’on voit une réponse : oui la crise écologique est avérée, oui la catastrophe est annoncée, oui l’effondrement menace. Mais sommes-nous certain·es que cette fois ça y est, nous sommes allé·es trop loin, et que c’est trop tard ?

Je vois beaucoup de « prédicateur·ices écologistes » aujourd’hui qui me font furieusement penser aux prophètes de malheur des époques religieuses. En effet, le danger est réel et sans précédent, mais là aussi attention aux certitudes, qui deviennent vite des dogmes qui imposent une vision du monde et qui, comme les religions autrefois quand elles piquaient une crise d’intolérance et de fanatisme, interdisent de penser autrement. Attention car l’humanité a ceci de spécial, mélange de folie et de sagesse, qu’elle se met régulièrement en danger, comme si elle avait besoin du pire pour réagir enfin, et besoin d’en passer par le chaos pour se régénérer. De ce point de vue, rien de nouveau sous le soleil : nos civilisations du passé sont arrivées à leur apogée, puis elles ont décliné, certaines ont été radicalement détruites, et nous sommes passés par un nombre incalculable de catastrophes de toutes natures, de guerres monstrueuses, etc.

Ainsi la menace d’aujourd’hui ne correspond peut-être qu’au degré de force hallucinant que nous avons pris au sein du vivant : nous sommes devenus des sortes de titans technologiques !

Et par conséquent le désordre que nous avons créé est tout simplement à la mesure de notre nouvelle démesure.

Mais alors, il n’y a aucune fatalité qui nous écrase. Le scénario n’est pas écrit. Notre nouvelle condition humaine « déconditionnée » de ses limites ancestrales, on pourrait dire aussi notre situation de « mutant·es », nous oblige simplement à nous poser une question de fond : comment faire pour que les jeunes dieux aveugles et fous que nous sommes, rendus ivres d’orgueil et de désir par leur degré inouï de puissance, développent une sagesse tout à fait nouvelle ? Une sagesse non encore née, elle, et qui ne sera plus la sagesse de la condition humaine historique, qui était faible au sein de la nature, mais la sagesse d’une espèce nouvelle, dont la puissance d’agir est colossale et menace tout si on ne la maîtrise pas, ou plutôt si on ne sait pas demain la sublimer, la doter d’une transcendance lumineuse, créatrice ? 

Quant à la démocratie, nous, européen·nes et américain·es, avons développé une pathologie psychologique délirante, une forme de psychose hypnotique : comme le fou qui se prend pour napoléon, nous sommes persuadé·es d’être le camp du Bien contre le camp du Mal, dans lequel nous mettons la Chine, la Russie, etc. Nous sommes ainsi très lucides sur leur dictature, leur folie nationaliste, etc. Mais de manière tout à fait borgne, nous sommes complètement incapables de voir avec la même lucidité nos propres faillites politiques, morales, spirituelles.

Une représentation de la faillite politique ? © Soazig de la Moissonniere/ Flickr

C’est flagrant en particulier chez nos élites. Elles se pensent humanistes, démocrates, à la pointe de la culture et de la civilisation. Le mal ne semble pas les concerner. J’ai fait très souvent, et je fais presque continuellement, cette expérience de parler à des gens qui ont des positions élevées dans nos sociétés, dans le monde intellectuel, médiatique ou politique, qui ne sont critiques vis-à-vis de notre système que sur le fond d’une croyance fondamentale que, quels que soient nos dysfonctionnements, nous allons quand même dans la bonne direction.

Voilà comment on va vers l’abîme, c’est toujours en croyant escalader un sommet.

Nous devrions donc être, vis-à-vis de nous-mêmes, infiniment plus autocritiques, dans les directions que j’ai indiqués plus tôt dans cet entretien. Dans quel état réel est notre démocratie ? Quelle tyrannie nous est aussi efficacement imposée que masquée par notre système libéral ? Comment se battre pour se relever de la rupture mortelle, causée par ce même système, du triple lien fondamental avec soi, avec l’autre, avec la nature ? Comment ne pas voir que cette rupture prive chacun·e de nous de ressources d’énergie spirituelle, de l’énergie absolument vitale de notre moi profond, de l’énergie de la fraternité, de l’énergie de l’harmonie avec le vivant ? Et que, coupé·es de ces énergies, isolé·es dans la carapace de nos petites individualités, de notre petit ego solitaire, nous sommes devenu·es des proies rêvées pour tous·tes les prédateur·ices ? Voilà la vraie transition énergétique :

refaire circuler en nous, dans le canal du triple lien à soi, aux autres, à la nature, une énergie aussi inépuisable qu’immatérielle

Mr Mondialisation : Quand allons-nous enfin débattre de ces questions, demandez-vous. Depuis la sortie de votre livre, avez vous ressenti un besoin de s’y appliquer ? Avez-vous bon espoir que l’envie d’aborder ces questions en profondeur se manifeste clairement ?

Abdennour Bidar : Non, pour l’instant, au niveau de la grande société, j’ai le sentiment de parler dans le désert. Mais ce n’est pas grave, ça ne m’affecte pas. Je pense que c’est une affaire de temps. Même si le rouleau compresseur continue d’abrutir et d’exploiter les masses, je vois aussi se lever une armée des ombres :

le peuple nouveau des tisserandes et des tisserands qui A commencé, là où ces personnes vivent et s’engagent, à réparer le tissu déchiré du monde.

À recréer les liens, à se réaligner, à se resolidariser, à se reconnecter au vivant, à créer des écosystèmes de liens qui libèrent – qui libèrent de l’aliénation, et qui libèrent en nous cette énergie spirituelle dont j’ai parlé, et qui nous rend assez fort·es pour ne plus être des proies. Bien que le système étouffe encore toutes les alternatives, toutes les transitions, patience et confiance, persévérance et espérance : sous le béton l’herbe pousse quand même, et elle commence à percer en bien des endroits.

Le déséquilibre de ce système est tel que cela ne va pas durer. Tout ce qui chute finit par s’écraser. Il va ainsi finir par s’écrouler de lui-même. En attendant j’essaie seulement, comme bien d’autres, de plus en plus nombreux·ses malgré leur invisibilisation, de préparer l’après, de semer les graines du monde de demain.

Je préfère aujourd’hui, c’est une formule que j’emploie souvent, être Noé que Moïse : plutôt que de vouloir descendre du Sinaï en disant « j’ai la vérité », que je ne possède pas, je préfère participer à la construction d’une arche, c’est-à-dire à l’ouverture de petits espaces de réflexion, de méditation, de vie, de liberté et d’action locale. C’est ce que j’ai fait avec ce livre et les autres, dans mes engagements aussi, dont je sais qu’ils nourrissent des esprits mais aussi des initiatives, de collectifs, de tiers-lieux, d’éco-lieux, etc. qui ont déjà commencé à penser et à vivre autrement. 

Mr Mondialisation : Les questions sont une respiration. Mais quelles sont, également et actuellement, vos perspectives ou aspirations pour l’avenir ? 

Abdennour Bidar : Que de plus en plus de personnes sortent de la bulle spéculative où le système fait vivre les gens dans l’illusion, comme dans Matrix :

une illusion de sécurité et de liberté, de prospérité, de souci du bien commun par les puissant·es. Tout cela n’est que très superficiel, en trompe l’œil.

Marche des libertés contre la très controversée loi « sécurité globale » qui interdirait de publier des images permettant d’identifier un·e agent·e des forces de l’ordre à Lyon, France @ev/Unsplash

C’est la Caverne de Platon, remplie de maîtres·ses illusionnistes qui s’illusionnent eux-mêmes en pensant être dans le bien et très intelligent·es, alors qu’ils ne sont que des égaré·es qui égarent. Mais j’ai confiance, la bulle éclate aujourd’hui dans un nombre toujours plus important de consciences. Et c’est cela mon aspiration pour l’avenir, ainsi que mon optimisme de plus en plus grand : quels que soient la dissolution et le chaos déclenchés par ce système fou, la conscience humaine va refaire surface et nous engager dans une mutation, un progrès d’être, à l’échelle de l’espèce entière, qui n’est maintenant qu’à la fin d’un cycle noir.  

Mr Mondialisation : Pour finir, si vous pouviez formuler une onzième question bonus, laquelle serait-ce ?

Abdennour Bidar : Elle renverrait chacun·e à soi : « Et moi, au fait, qu’est-ce que je peux faire là où je suis, et avec qui, ma petite part, notre petite part pour participer à la grande réparation du tissu déchiré du monde ? »

Merci à Abdennour Bidar pour sa tempérance et son temps, son petit livre inspirant est disponible aux éditions Les Liens qui Libèrent, juste ici. 

– Propos recueillis par S.H. 


Aller plus loin en (re)découvrant nos articles : 

Rapport : comment le covid-19 frappe de plein fouet les droits humains

Covid-19 : l’urgence d’un nouveau souffle de vie contre la dystopie néolibérale

Covid-19 : d’un simple virus à l’aliénation collective

Source illustration de couverture @LaurentBlevennec / Flickr

Donation



Source link

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.