CHRONIQUE – Pour sauver le monde libre, il faut imposer des sanctions à la Russie, lesquelles, par effet boomerang, étouffent l’économie occidentale. Pour sauver l’Occident de cette menace existentielle, il faut traiter avec un dépeceur de journaliste. Telle est la logique diplomatique. Joe Biden vient de conclure sa visite officielle en Arabie Saoudite. Dernière étape du ravalement de façade de Mohammed ben Salmane, prince héritier et régent de facto d’Arabie Saoudite. Mieux connu sous les sigles de MBS, le prince est reconnu par la CIA ainsi que la justice turque comme le commanditaire direct de l’assassinat de Jamal Khashoggi, en 2018 à Ankara.

Le moment le plus délicat de l’entrevue, qui devait être le face-à-face entre l’assassin et le président des États-Unis, s’est traduit par un salut à poings fermés, sous prétexte de Covid-19. Du côté du prince, la situation aurait pu ne pas être commode. Biden avait désigné l’Arabie Saoudite comme pays sous statut d’État paria, en raison de l’assassinat produit dans des conditions particulièrement atroces. Le protocole pour la réception de l’actuel résident de la Maison-Blanche aura certes été beaucoup plus sobre que ce ne le fut pour Donald Trump. Pas de Al-Ardha, la traditionnelle danse des sabres.

En revanche, au-delà de quelques subtiles marques diplomatiques, lesquelles peuvent aussi s’attribuer aux signes de la sénilité, de plus en plus évidente, manifestés par le président américain lors de son passage antérieur par Israël, il n’y eut aucune allusion à l’assassinat de Kashoggi au cours de la conférence de presse conjointe. Les photos traduisent une ambiance de cordialité, voire de business as usual.

En soi, le président Biden semble avoir répondu à l’injonction faite par le juge américain, John Bates, à savoir si le prince héritier Mohammed ben Salmane dispose de l’immunité de chef d’État aux États-Unis. Ce, dans le cadre de la dénonciation au civil initiée par Hatice Cengiz, fiancée du journaliste assassiné. Biden avait jusqu’au 1er août pour y répondre. Il semblerait qu’il ait pris de l’avance.

Même le Washington Post, journal dans lequel Kamal Kashoggi collaborait, semble entériner la mort de son collaborateur comme une affaire classée : « La visite de Biden semble réaffirmer la notion que l’Arabie Saoudite, est un membre à part entière de la communauté des nations », écrit le journal. La proximité du WP avec la Maison-Blanche est fusionnelle depuis que Jeff Bezos a racheté le grand quotidien.

Dans le cadre d’une déclaration ultérieure, face aux critiques, le président Biden a affirmé avoir fait savoir à MBS « dès le début de la rencontre, ce qu’[il] pensait à ce moment et ce qu’[il] pense maintenant ». « Moi, je parle toujours des droits de l’homme », a-t-il cru bon d’ajouter. Un avis que ne semble pas partager un certain nombre de journalistes qui ont conservé un reste de dignité. Le journaliste de la NBC, Peter Alexander, a crié à l’intention de MBS : « Jamal Kashoggi, allez-vous demander pardon à la famille », pendant que la voix d’une autre journaliste se fait entendre  : « Monsieur Biden, l’Arabie Saoudite est-ce encore un État paria ? »

Pour sa part, Hatice Cengiz postait un tweet douloureux accompagné du portrait de son fiancé : « Hey Potus (président of the United States), est-ce comme cela que tu demandes des comptes, tel que promis pour mon assassinat ? Le sang de la prochaine victime de MBS est sur tes mains ».

Sur le même réseau social, Cengiz, qui est aussi journaliste, rappelait que les Émirats arabes unis retiennent prisonnier l’avocat de Kashoggi, Asim Ghafoor, citoyen américain et membre de l’organisation « Democracy for the Arab Word Now » (DAWN).

Recep Erdogan a lui-même reçu, avec toutes les pompes de l’État, le prince héritier le 22 juin dernier, alors que la rue dans laquelle se trouve l’ambassade d’Arabie Saoudite, là où a été assassinée Kashoggi, a été renommée Jamal Kashoggi way.

La réhabilitation de MBS est totale, et démontre le peu de cas que la démocratie et les droits de l’homme pèsent face à des intérêts qui peuvent paraître abscons si analysé autrement que par le bout le plus évident, qui n’est autre que celui de la corruption et des intérêts de survie politiciens. La stabilité du marché énergétique, elle aussi, a bon dos.





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