L’autre jour, j’assistais à une belle discussion de thèses ayant pour objet des auteurs de ce qu’on appelle les études postcoloniales (« post colonial studies »).

Tout était intéressant mais, tandis que j’écoutais des arguments de Frantz Fanon, Edward Saïd, etc, j’ai eu, à un certain moment, ce que les psychologues de la Gestalt appellent une Intuition (Einsicht, Insight).

On parlait de la façon dont les études postcoloniales cherchent à affaiblir les théories philosophiques, linguistiques, sociales et économiques au moyen desquelles les colonialistes occidentaux avaient « compris » les peuples colonisés en projetant sur eux leur propre auto-perception.

J’écoutais comment on analysait la nature psychologiquement destructrice du colonialisme qui, en imposant une identité coloniale asservissante, attaquait même la santé mentale des peuples soumis.

Ces blessures psychologiques, cette pathogénèse psychiatrique se produisent dans la mesure où le regard colonial ôtait au colonisé la capacité de se percevoir en tant qu’« être humain pleinement réussi », parce que et tant qu’il ne réussissait pas à être indiscernable du colonisateur.

Mais une telle assimilation totale était destinée à ne jamais se produire, à être toujours contemplée comme un idéal étranger bien que désiré. Par conséquent, le subordonné était condamné à une demi existence, dans une sorte de monde de deuxième classe, irréel.

Cette dignité inférieure par rapport à la culture colonisatrice finissait par inculquer une mentalité à la fois servile et frustrée, perpétuellement insatisfaite.
Face au risque de perpétuelle dislocation mentale, une partie des colonisés réagissait en essayant de faire comme si leur situation de subordination était justement ce qu’ils avaient toujours désiré.

D’un autre côté, avec la consolidation de la domination coloniale, la capacité même à organiser son existence d’une manière différente de celle du colonisateur s’amenuisait, car il y avait de moins en moins de gens qui se souvenaient du monde « d’avant ».

Le dernier pas, décisif, était l’adoption de la langue du colonisateur, que le colonisé parlait naturellement toujours d’une façon infra-optimale et reconnaissable en tant que dérivée. A partir du moment où les colonisés commencent à adopter la langue des colonisateurs, ils importent le regard des oppresseurs et leurs structures d’aliénation : en intériorisant le regard des oppresseurs, le colonisé finissait par générer des formes d’auto-racisme systématique.

Ainsi donc, tandis que j’entendais toutes ces choses, je raisonnais, comme nous faisons tous, en assumant que « nous » étions les colonisateurs et les autres les colonisés.

Mais alors, d’un coup, se produisit le basculement gestaltique, l’intuition.

D’un coup, j’ai vu que nous imaginer comme ce « nous », c’était, là aussi, le fruit de notre intériorisation de la culture des colonisateurs.

Après avoir été colonisés par les Anglo-américains, nous, en tant qu’italiens, ou méditerranéens, avons adopté leur regard au point d’imaginer que « nous » étions comme eux, que c’était nous qui avions sur la conscience des siècles de traite des esclaves et d’exploitation coloniale impérialiste, avec lesquels nous devions régler nos comptes (en mettant en valeur quelques épisodes pathétiques et ratés en Libye et dans la Corne de l’Afrique, comme si nous jouions dans la même catégorie que les professionnels (1)).

Dans ce dernier demi-siècle, nous avons adopté pleinement et sans bruit toutes les dynamiques des peuples assujettis, nous imaginant que la « vraie vie » c’était celle qui nous arrivait en tant qu’imaginaire d’outre-océan, oubliant tout ce que nous avions et étions pour nous projeter dans l’existence supérieure des colonialistes, prêts à assumer leurs péchés dans l’espoir que cela nous assimile, au moins de ce point de vue, au modèle inaccessible.

Cette sorte d’existence à moitié, craintive et heureuse d’être soumise, mais frustrée du fait que nous sommes encore toujours loin du modèle, a créé des vagues d’un auto-racisme inépuisable, et a brûlé toutes les possibilités de renaissance.

Toute notre culture, de la culture populaire à la culture universitaire, s’est lancée, dans une mesure de plus en plus large, dans ce processus de mimèsis, imaginant que si nous baragouinions quelques néologismes anglais ou si nous en farcissions les documents officiels (des programmes scolaires aux directives ministérielles), nous acquerrions magiquement la puissance de notre bien aimé oppresseur.

En tant que pays sous occupation, nous nous sommes imaginé que nous étions les « alliés » des occupants et, tandis que nous nous gargarisions de notre sagacité dans la dénonciation, partout dans le monde, des « gouvernements fantoches », nous ne voyions pas ceux qui se succédaient (et se succèdent) chez nous.

Dans toute cette histoire de fausse conscience proclamée, dont il faudrait raconter les péripéties dans un livre à part, nous sommes toujours restés un degré en dessous de la connaissance de ce que nous sommes et pouvons.

Aujourd’hui, alors que les orientations de la puissance occupante montrent des signes de désintérêt à notre égard – sauf comme plate-forme de décollage pour des chasseurs-bombardiers (2) – aujourd’hui, peut-être, se présente, pour la première fois depuis trois quarts de siècle, la possibilité de sortir de cette situation de fausse conscience.
Nous serons peut-être sous peu capables de nous appliquer aussi le regard de l’émancipation coloniale à nous-mêmes. Ce sera une prise de conscience douloureuse, et des forces énormes s’y opposeront, mais le processus est lancé et, avec la dégradation fatale de notre situation intérieure, il émergera de plus en plus.

Notes de la traductrice

(1) La France, elle, a eu, certes, un véritable empire colonial, mais toujours limité par le dynamisme supérieur de la Grande-Bretagne et, maintenant, n’existant qu’avec la permission des Etats-Unis.

(2) L’auteur se réfère à la plus importante des 120 bases étasuniennes implantées sur le territoire italien, celle de Sigonella, sur la côte est de la Sicile, qui joue un rôle essentiel dans le dispositif militaire de l’OTAN et des Etats-Unis, lors de la Guerre du Golfe, comme aujourd’hui : c’est de là qu’est parti le 30 janvier 2020 le drone d’attaque qui a tué le général iranien Qasem Soleimani, c’est de là que décollent les drones qui fournissent en permanence, dans le cadre de la guerre en Ukraine, des renseignements sur les mouvements des troupes russes.





Source link

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.