Cet article a été publié dans le hors-série estival « Penser l’écologie » de L’Obs.


Entre Oslo, la capitale norvégienne, et Bergen, le grand port du centre du pays, se dresse le haut plateau de Hallingskarv. On y grimpe depuis le village de Ustaoset pour s’immerger dans une nature que la civilisation industrielle n’a pas altérée. Le refuge de bois noirci aux huisseries rouges, Tvergastein, existe toujours.

À l’âge de 25 ans, Arne Næss a monté à dos d’âne les planches nécessaires à sa construction. Nous sommes en 1938 et celui qui sera nommé un an plus tard professeur de philosophie à l’université d’Oslo vient de trouver son lieu pour lire, écrire, mais aussi pour pratiquer la marche et l’escalade, indissociables selon lui d’un esprit en mouvement. Cet abri loin de tout marque le commencement de sa pensée.

À sa façon, Arne Næss incarne les déchirements de l’Europe face à la modernité. Né dans un foyer bourgeois sur les hauteurs d’Oslo en 1912, il expérimente très tôt la friluftsliv, la « vie en plein air ». Plus tard, l’homme se politise à mesure que son pays puise dans ses ressources naturelles : d’abord exportatrice de bois et de hareng, la Norvège connaît après la guerre un développement rapide, fondé sur la marine marchande – l’un des frères aînés de Næss est d’ailleurs armateur – puis, à partir de 1972, le pétrole.

Il a noué une relation sensible avec le vivant et découvert une structure plus vaste, qu’il appelle « le grand Soi ». Bibliothèque nationale de Norvège

Spécialiste de Spinoza, disciple de la psychanalyse et du gandhisme, le philosophe met en pratique ces préceptes non violents et, en 1970, s’enchaîne à un rocher avec trois cents manifestants pour bloquer la construction d’un barrage sur la Mardalsfossen. Le gouvernement cède et l’« action Mardøla » inspire une poignée de militants outre-Atlantique, qui créeront Greenpeace. Næss sera secrétaire de la branche norvégienne de l’ONG.

Son engagement écologique est le fruit des douze années passées en cumulé dans sa cabane. Douze années à nouer une relation sensible avec le vivant et découvrir une structure plus vaste, qu’il appelle « le grand Soi », et dont nous faisons partie. Pour exprimer cette identification, il forge le concept d’« écologie profonde », par lequel il invite à repenser la place de l’humain dans l’écosphère.

En France, l’accueil est différent : un tir de barrage l’attend

Le terme apparaît pour la première fois dans un article publié en 1973 et va bénéficier d’une large réception dans le monde anglo-saxon, notamment à l’université de Berkeley (Californie) où il est souvent invité. À rebours de ce qu’il appelle l’« écologie superficielle » – et que l’on qualifierait aujourd’hui de greenwashing – , la « deep ecology » affirme que « l’épanouissement de la vie humaine et non humaine sur Terre a une valeur intrinsèque. La valeur des formes de vie non humaines est indépendante de l’utilité qu’elles peuvent avoir pour des fins humaines limitées ».

En France, l’accueil est différent : un tir de barrage l’attend, organisé par Luc Ferry en 1992 avec son Nouvel ordre écologique. Pour le philosophe français, Næss ne serait rien moins qu’un écofasciste. Son concept d’« égalitarisme biosphérique » qui prône l’identification au vivant et l’arrêt du pillage des ressources reviendrait à faire passer les « intérêts de la Nature » avant ceux de l’humain– alors même que Næss explique justement que ce sont les mêmes… Une caricature qui a bloqué l’arrivée de l’écologie profonde en France. Il faudra attendre 2008 pour qu’il soit enfin traduit.

Pendant ce temps, en Norvège, Næss est devenu une personnalité publique, régulièrement invitée à la télévision, où il n’hésite pas à raconter ses expériences sous LSD avec ses étudiants en 1968. Dans les rues d’Oslo, il n’est pas rare de le croiser sur des rollers ou improvisant un match de boxe avec des passants. En 2005, quatre ans avant son décès, ce personnage charismatique est le candidat des Verts aux législatives. Il a alors 93 ans…


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