Pourquoi – du moins les pays adhérents à l’OTAN – combattent-ils, et qui combattent-ils, et comment ?

C’est le genre de « questionnement » que l’appareil d’État américain avait déjà affronté dès ses premières interventions dans les conflits mondiaux pour lesquels il eut à mobiliser ses troupes, et auquel il confia à Hollywood, dès la deuxième guerre mondiale, la mission de fournir les bonnes réponses. Ce fut notamment la série de documentaires de propagande diffusés pour la première fois sous le titre explicite de « Why we fight : Pourquoi nous combattons ».

Quelques années après le « choc » du 11 septembre 2001, suivi, entre autres par l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak, inaugurant une nouvelle configuration de la stratégie impérialiste étasunienne (ce que nous allons appeler « La Stratégie du Chaos » ) des doutes commencèrent pourtant à s’insinuer dans la bonne conscience que les États-Unis d’Amérique avaient d’eux-mêmes, ce qui amena la production (par des canaux indépendants) de documents instructifs, lucides et honnêtes, tels que celui que nous avons sous titré pour le présenter en préambule de la prochaine vidéo-captation de notre saga sur l’impérialisme « mondialisé », sévissant désormais en Europe même, aux frontières de son « ennemi principal » du moment , la Russie « post-soviétique ».

Aux origines de la stratégie du Chaos : « Why we fight » revisité

Question subsidiaire :

Pourquoi nos adversaires – soit aujourd’hui plus des deux-tiers de l’humanité – nous combattent-ils ?

La réponse à cette question est assez spontanément connue des habitants russophones d’Ukraine : elle ne requiert pas l’intervention d’idéologues ou de propagandistes appointés, elle est assez spontanément connue, et voici pourquoi :

Vu du Donbass :

L’Ukraine a traité les habitants de cette région comme des sous-hommes, rendant la paix impossible.

Comment Kiev a tenté de déshumaniser les habitants de son ancien Est d’abord au niveau national, puis partout.

***

par Vladislav Ugolny.

Le conflit militaire en Ukraine, qui a débuté le 24 février, a été précédé d’une longue guerre dans le Donbass. En huit ans, elle a coûté la vie à au moins 14 200 personnes (selon le HCDH), plus de 37 000 ont été blessées, des centaines de milliers sont devenues des réfugiés ou ont vu leur maison détruite. Une désescalade a été obtenue en février 2015, car les deux parties ont réalisé qu’une mauvaise paix valait mieux qu’une bonne guerre et ont tenté de trouver une solution politique sur la base des accords de Minsk. Cependant, cela n’a pas réussi à ramener la paix dans le Donbass, qui a dû faire face à huit longues années de blocus économique et juridique, aggravé par le pilonnage chaotique des zones proches des lignes de front.

Ce furent huit années difficiles, qui impliquaient la reconstruction d’écoles, d’hôpitaux et de maisons bombardées, une dépendance plutôt humiliante des anciens aisés vis-à-vis de l’aide humanitaire, un marasme économique dû au blocus économique imposé par le gouvernement ukrainien, un accès restreint aux les pensions et le risque d’être blessé ou tué pour ceux qui vivaient dans les zones urbanisées de première ligne. Les personnes qui ont voté pour l’indépendance des Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk lors du référendum de mai 2014 n’auraient jamais pu imaginer vivre dans cette terreur sans fin.

Ils ont été contraints d’attendre que cette terreur s’arrête jusqu’en février 2022, lorsque la Russie a reconnu l’indépendance du Donbass, puis a déployé son armée pour, entre autres, le protéger et libérer le territoire occupé par les forces ukrainiennes depuis 2014. Cela n’a pas vraiment été une promenade dans le parc, mais les habitants du Donbass savent maintenant que la guerre sera bientôt finie pour eux. Les milices populaires des deux républiques font tout ce qui est en leur pouvoir pour remporter la victoire au plus vite.

Les médias et les politiciens occidentaux préfèrent ignorer la vérité sur les civils tués dans les bombardements de Donetsk

Il peut sembler à un observateur extérieur que certains citoyens ukrainiens soutenus par l’armée russe combattent d’autres citoyens ukrainiens soutenus par l’OTAN. Cette description, cependant, ne satisferait aucune des parties au conflit. Les habitants du Donbass ne se considèrent plus comme des citoyens ukrainiens, tandis que le gouvernement et la société ukrainiens dans leur ensemble nient leur souveraineté et les considèrent comme des collaborateurs et des mercenaires de la Russie. Les deux ont tort.

En réalité, c’est précisément ce déni de souveraineté qui a conduit le Donbass à renoncer à tout ce qui a trait à l’Ukraine, et cela a commencé bien avant 2014. Permettez-moi d’ajouter ici que ce qui a été dit ci-dessus s’applique à toute la région du sud-est de l’Ukraine, également connue sous le nom de Novorossia ; cependant, le cas du Donbass en a été la manifestation la plus dramatique et la plus révélatrice.

Tout a commencé par la déshumanisation

Après avoir obtenu son indépendance en 1991, l’Ukraine était trop grande pour être uniforme. L’enthousiasme de la Galice à l’ouest pour construire un État-nation s’est mêlé à la dépression dans le sud-est face à la perte d’un espace économique partagé avec la Russie. La construction de machines à Dnepropetrovsk, Kharkov et Zaporozhye a décliné, les opérations de navigation d’Odessa en mer Noire ont été arrêtées. Le pays a survécu grâce à la métallurgie et à l’extraction du charbon. Les deux industries étaient centrées autour du Donbass.

Alors que près d’un million de personnes ont afflué dans les rues de toute la Galice pour les funérailles du politicien ukrainien et dissident de l’ère soviétique Vyacheslav Chornovol, les travailleurs du Donbass travaillaient dans les mines. Alors que les Ukrainiens se rendaient en Europe en tant qu’immigrants sans travail, les mineurs du Donbass mouraient au travail en raison de normes de sécurité médiocres (les bénéfices étaient supérieurs aux vies pendant ces années de vaches maigres).

« Laissez mourir ces mineurs. De toute façon, ils ne voient pas le ciel ukrainien » – c’était le raisonnement de certains Ukrainiens à l’époque. Les citoyens du Donbass ne réfléchissaient pas beaucoup – ils étaient trop occupés à extraire du charbon et à fondre de l’acier. Cependant, les plus ambitieux d’entre eux n’étaient pas satisfaits de cette configuration, ils ont donc choisi la voie du crime et des attaques de pillards. Les années 1990 ont été une période de criminalité endémique en Ukraine, et les soi-disant « gangs de Donetsk » étaient parmi les plus habiles à le faire. Le Donbass était désormais perçu comme un vivier de criminels, ce qui ternissait davantage son image. Dans le même temps, les Ukrainiens ont fermé les yeux sur des groupes financiers similaires ayant des liens criminels dans la ville voisine de Dnepropetrovsk.

L’industrie partiellement préservée (objectivement parlant, la métallurgie est plus facile à entretenir que, disons, la construction de fusées) et la concentration du capital entre les mains d’un petit groupe d’oligarques ont fait du Donbass le véhicule du Parti des régions, connu sous le nom de « pro- Russe ». En fait, il y avait peu de « pro-russe » à ce sujet – à part le fait que ses dirigeants utilisaient le désir des habitants du sud-est de continuer à utiliser le russe et de maintenir leurs liens économiques avec la Russie comme un moyen de dynamiser leur base. C’était la dernière étape vers la déshumanisation du Donbass, désormais perçu comme non ukrainien. Au lieu d’encourager le dialogue interethnique, cela n’a conduit qu’aux promesses des nationalistes ukrainiens de rendre le Donbass plus ukrainisé. C’était exactement comme ce qu’ils avaient dit à propos de la Crimée auparavant – qu’elle serait soit ukrainienne, soit dépeuplée.

Une caricature de l’habitant typique du Donbass a émergé – un alcoolique grossier, un travailleur subalterne qui rêve de livrer l’Ukraine au Kremlin. Les habitants du Donbass se sont offusqués, ont parlé de leur industrie complexe qui nécessitait des compétences sophistiquées et ont traité les Ukrainiens de profiteurs. Le clivage à l’intérieur du pays n’a cessé de grandir.

Cela a été suivi par la première vague de protestations de Maidan, qui a rejeté le sud-est sous la direction politique du Donbass comme une entité qui ne mérite pas de voix politique

Les élections présidentielles ont divisé le pays en deux moitiés, les uns accusant les autres de falsifier les résultats. Les habitants du centre et de l’ouest de l’Ukraine considéraient les habitants du sud-est comme des voyous à la mentalité servile, incapables de se battre pour la liberté. Ils ont organisé des manifestations au Maidan, exigeant un autre second tour. Les politiciens penchés vers le sud-est ont fait quelques tentatives maladroites pour susciter des protestations similaires et ont convoqué un congrès à Severodonetsk, qui a ensuite été qualifié de « séparatiste » par les Ukrainiens. Plus tard, cependant, ils ont reculé de peur de perturber la fragile stabilité retrouvée du pays.

Cette revanche est venue en 2010, lorsque leur candidat a remporté l’élection. Un chant désobligeant a été inventé : « Merci, Donbass, pour le président qui est un âne ». Les tensions dans le pays ont augmenté, même pas apaisées par le Championnat d’Europe de football de l’UEFA 2012, organisé conjointement par l’Ukraine et la Pologne. Les Sud-Est ont pu pratiquer leur sport préféré, tandis que les Occidentaux se sont essayés à l’organisation d’un événement de niveau européen. Tout le monde semblait heureux, et pourtant les intellectuels ukrainiens de l’ouest, anticipant une prochaine association avec l’UE, souriaient d’un air satisfait en pensant qu’ils avaient dupé « les mineurs » en les attirant avec leur sport bien-aimé.

Personne n’a demandé aux Ukrainiens ordinaires s’ils pensaient qu’une alliance avec l’Europe ou avec la Russie serait meilleure pour leur avenir. Ceux qui voulaient des liens plus étroits avec la Russie pensaient que le choix était évident, puisque leur candidat à la présidentielle avait gagné. Leurs adversaires estimaient que l’Ukraine, depuis son indépendance en 1991, n’avait que la possibilité de s’engager sur la voie européenne. Toute proposition d’organiser un référendum a été rejetée. Mais lorsque la signature de l’accord d’association avec l’UE a été suspendue, les habitants du centre et de l’ouest de l’Ukraine se sont révoltés.

Une fois de plus, ils ont eu recours à la politique de rue, que le Donbass méprisait. Les habitants du Donbass étaient habitués à travailler dur, à gagner suffisamment pour être plus que confortables et à déléguer la politique aux politiciens, s’attendant à recevoir en retour une direction compétente et la protection des droits des russophones. Ils voulaient la stabilité d’un pays qui se remettait de la crise financière de 2008 et imploraient leurs opposants de ne pas inciter à une guerre civile.

Les militants du Maïdan ont pris cela comme un signe de faiblesse et ont décidé qu’ils pouvaient vaincre ces personnes qu’ils considéraient comme des « ploucs », les qualifiant désormais de « titushky », de « criminels du Donbass » qu’ils accusaient d’avoir battu les manifestants du Maïdan. Les politiciens du Sud-Est avaient suffisamment de pouvoir pour disperser les manifestants, mais ont préféré attendre et ont continué à retirer les unités relativement petites des forces spéciales de Berkut. C’est ainsi qu’ils furent vaincus et laissèrent le sud-est seuls pour affronter le nouveau gouvernement, et pire encore, les foules et leur soif de vengeance sur « le sang des martyrs de Maïdan ».

La première décision du nouveau régime a été d’abroger le statut régional

C’était un geste que les gens du Donbass, de Crimée, de Kharkov, d’Odessa et de Zaporozhye ne pouvaient pas pardonner. Les gens qui préféraient le travail acharné à l’activisme politique se sont révoltés. La Crimée, qui jouissait du statut de république autonome et était la base de la flotte russe de la mer Noire, a eu la chance d’avoir le soutien de la Russie. Odessa n’a pas eu cette chance. Le 2 mai, des nazis ukrainiens et des « ultras » de tout le pays sont descendus sur la ville, ont dispersé des combattants pro-russes et se sont rendus à Kulikovo Pole, où ils ont incendié une ville de tentes et la maison des syndicats, tuant des retraités, des femmes et des d’autres gens ordinaires qui s’étaient barricadés à l’intérieur du bâtiment. Les habitants du Donbass ont décidé d’attendre, espérant qu’« après tout, ils ne pouvaient pas… » – ils ne pouvaient pas utiliser l’armée contre leurs propres citoyens, ils ne pouvaient pas utiliser d’armes blindées contre leurs propres citoyens, ils ne pouvaient pas utiliser l’armée de l’air contre leurs propres citoyens, ils ne pouvaient pas utiliser de systèmes de missiles tactiques contre leurs propres citoyens…

Aucun politicien ukrainien n’était un saint, pas plus que les habitants du Donbass – même si personne ne leur avait demandé de l’être. Le fait est que chaque escalade de la violence les visait. Ce sont les Ukrainiens qui ont continué à faire monter les enchères, et personne ne s’en souciait. Les mineurs sont toujours morts, vous savez. Pourquoi quelqu’un devrait-il avoir pitié d’eux ? Ce sont des « esclaves muets », ils ne portent pas de cagoule. À l’époque, en 2014, les cagoules étaient considérées comme le symbole d’un peuple supérieur, tandis que les « mineurs stupides » du Donbass (dirigés par Valery Bolotov) et leurs partisans bénévoles de Russie (dirigés par Igor Strelkov) les rejetaient délibérément. La vie des habitants des villes minières pauvres coûte moins cher que celle des habitants des villes prospères proches des montagnes des Carpates. L’air du Donbass pue la suie et est plein de poussière de charbon et d’émissions industrielles.

Des enfants ont été tués dans le Donbass. Personne ne s’en souciait, sauf la Russie et les Russes réprimés dans le reste de l’Ukraine

C’était plutôt amusant pour l’autre côté – des gens ramassant leurs enfants morts sur l’asphalte et disant : « On nous bombarde, on a peur, nos enfants meurent ! Les Ukrainiens pensaient que c’était drôle, une juste punition pour ces terrassiers déshumanisés. Ils appelaient leurs enfants « larves de coléoptère du Colorado », car les rayures du doryphore ressemblent au ruban de Saint-Georges, qui est devenu le symbole du soulèvement à Novorossiya.

Tout cela a convaincu le Donbass qu’il avait la « pravda », ce qui lui a permis de se tenir debout et de traverser huit années de difficultés incroyables. Les Ukrainiens ont eu la possibilité de parvenir à un règlement politique avec les accords de Minsk, s’ils acceptaient de traiter le Donbass comme une région souveraine au sein de l’Ukraine. S’ils l’avaient fait, le Donbass se serait désintéressé de la politique, serait revenu à ses racines industrielles et aurait de nouveau laissé l’élaboration des politiques entre les mains de l’ouest de l’Ukraine pour quelques années. Mais ils ne le feront pas, même pour arrêter la guerre. Reconnaître la souveraineté du Donbass est une ligne véritablement « rouge » pour l’Ukraine, tout comme le dialogue avec le Donbass.

Les dirigeants ukrainiens sont restés fidèles à ces lignes rouges même après que la Russie a déclaré qu’elle allait mettre fin au massacre en cours, à sa porte. Donc, ce que nous avons maintenant est une nouvelle saison de guerre, qui se déroule dans le Donbass depuis 2014. Les armées des deux républiques populaires prennent d’assaut les fortifications ukrainiennes alors que l’armée ukrainienne continue de bombarder des zones résidentielles à Donetsk. Les habitants du Donbass ont cessé de se demander « de quoi ils sont capables ». Depuis un moment, ils savent que l’armée et le gouvernement ukrainiens sont capables de tout – bombarder des villes, torturer des gens et essayer de faire passer les habitants de Donetsk qu’ils ont tués pour des habitants de Kiev, soi-disant tués par des frappes de missiles russes. La seule chose qu’ils ne peuvent pas faire, c’est admettre que les citoyens du Donbass sont des gens comme eux, des gens qui ont leurs propres intérêts et sont prêts à se battre pour eux jusqu’à ce qu’ils gagnent ou meurent au combat.

source : Librairie Tropiques



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