D’ordinaire, pour voir des méduses onduler au rythme des courants, il faut mettre la tête sous l’eau. N’ayant ni branchies ni tuba, c’est dans les tréfonds de l’Aquarium de Paris (16e arrondissement) que nous plongeons à la rencontre des mystérieux cnidaires. Plus précisément au laboratoire, où sont élevées une cinquantaine d’espèces avant d’être présentées au public. On y parvient après avoir arpenté un dédale de couloirs en béton, imprégnés d’une odeur âcre de poisson cru. Aurelia aurita, Stomolophus meleagris, Cotylorhiza tuberculata… Sous la lumière blafarde de néons, une myriade de juvéniles contractent lentement leurs ombrelles, faisant tournoyer leurs minuscules tentacules dans un ballet hypnotique.

Les bras gantés de plastique, deux aquariologistes frottent vigoureusement les parois de leurs bassins. En captivité, les danseuses de gélatine sont fragiles. Leur eau doit être changée tous les trois jours. L’aquariologiste Étienne Bourgouin, qui travaille sur les méduses depuis une dizaine d’années, s’amuse du paradoxe : « On a beaucoup de mal à reproduire les conditions adéquates pour qu’elles puissent vivre, alors qu’on ne sait plus quoi en faire dans le milieu naturel. »

Un aquariologiste devant un bassin de méduses au laboratoire de l’Aquarium de Paris. ©Mathieu Génon / Reporterre

Depuis plusieurs décennies, les pullulations de méduses se multiplient à travers le monde. Le phénomène n’est pas nouveau : nos ancêtres antiques redoutaient déjà la bestiole, apparue sur Terre il y a 650 millions d’années — avant les arbres. « Aujourd’hui, des espèces prolifèrent à des endroits où ce n’était pas le cas il y a quelques années », dit Étienne Bourgouin.

Vêtu d’un polo aussi bleu que ses yeux, le jeune aquariologiste montre une horde de méduses au corps bombé, ondoyant frénétiquement dans leur bocal. Leurs tentacules translucides dessinent dans l’eau des lignes sinueuses, semblables à des rhizomes. Cette méduse « boulet de canon » (Stomolophus meleagris) pullule dans le golfe du Mexique. « Elle mange toutes les crevettes. Ça a totalement changé l’économie locale, raconte-t-il. Les pêcheurs vivent maintenant mieux de la pêche de la méduse, qu’ils exportent en Asie, que de la pêche de la crevette. »

Des juvéniles de méduses « boulet de canon », qui prolifèrent dans le golfe du Mexique. ©Mathieu Génon / Reporterre

« Certaines ont flingué des régions entières »

80 % des espèces de méduses élevées au laboratoire de l’Aquarium de Paris prolifèrent dans différents endroits du monde. « On élève un peu des pestes, sourit le jeune homme. Certaines ont flingué des régions entières. » Lors de « blooms », des invasions, il arrive qu’elles dévorent les larves d’autres espèces, réduisant leur population à peau de chagrin.

L’un des exemples le plus illustres est celui du courant de Benguela, au large de la Namibie. La biomasse de méduses y a explosé depuis les années 1990. En 2006, elle était estimée à 13 millions de tonnes, soit trois fois celle des poissons de la région. Cette zone autrefois productive est aujourd’hui une « ville fantôme », raconte la biologiste Lisa-Ann Gershwin dans son livre Piqués ! Sur les proliférations de méduses et le futur de l’océan [1]. Les méduses y ont supplanté la grande majorité des autres organismes vivants.

Différents types de méduses sont observables à l’Aquarium de Paris. ©Mathieu Génon / Reporterre

D’autres évènements ont marqué les esprits. En novembre 2009, un chalutier japonais de 10 tonnes a chaviré après avoir pris dans ses filets des méduses géantes de Nomura (Nemopilema nomurai), qui peuvent mesurer 2 mètres et peser plusieurs centaines de kilos. L’espèce pullule en mer du Japon depuis 2005. « Elle se développe dans les baies à l’agonie en Chine, puis dérive avec les courants jusqu’aux côtes japonaises, dit Étienne Bourgouin. Elles ont un impact hallucinant sur les pêcheurs, car elles bouffent toutes les autres espèces. La région est totalement sinistrée. »

Certaines méduses sont aussi belles que néfastes. ©Mathieu Génon / Reporterre

En décembre 1999, l’apparition d’une quantité astronomique de méduses dans le système de refroidissement d’une centrale à charbon a plongé 40 millions de Philippins dans le noir. Des phénomènes similaires ont depuis été observés dans des centrales nucléaires au Japon, en Californie, en Suède et en Inde, contraignant les autorités à interrompre ponctuellement leur fonctionnement. La situation inquiète également en France, au point qu’EDF a mis en place un partenariat avec l’Aquarium de Paris afin de tester des systèmes de détection d’Aurelia aurita (ou « méduse lune »), qui pullule aux abords de ses centrales côtières.

Les méduses ne sont pas les seuls organismes gélatineux à foisonner. Des pullulations de cténaires — des animaux marins hermaphrodites et transparents, qui se déplacent dans l’eau grâce à des cils vibratiles — ont également été observées. Mnemiopsis leidyi, une espèce de cténaire ovale mesurant à peine quelques centimètres de long, représentait 95 % de la biomasse de la Mer noire en 1993. L’espèce a depuis étendu son règne à la mer Caspienne. Très gourmande (elle peut manger jusqu’à dix fois son poids par jour), Mnemiopsis leidyi a décimé le zooplancton en l’espace de seulement quelques années. Conséquence : les populations d’anchois, dont dépendaient financièrement des milliers de pêcheurs, se sont effondrées au début des années 2000.

En cause, la dégradation des écosystèmes

Ces épisodes ont incité certains scientifiques à penser que l’océan se « gélifiait » : autrement dit, que les organismes gélatineux supplantaient le reste du vivant dans toutes les mers du monde. L’idée a été battue en brèche. Une équipe de chercheurs a montré, en 2016, qu’une grande partie des publications défendant cette théorie reposaient sur des citations sélectives d’autres articles. « On ne peut pas généraliser, explique Delphine Thibault, chercheuse à l’Institut méditerranéen d’océanologie. Il y a des régions dans le monde où l’on voit plus de méduses qu’au siècle dernier, mais ce n’est pas systématique. » Les données manquent pour savoir de quoi il retourne : « Nous sommes peu à travailler sur ces organismes, et nous avons peu d’outils pour réaliser des mesures en continu. »

Des méduses présentées aux visiteurs de l’Aquarium de Paris. ©Mathieu Génon / Reporterre

Les proliférations n’en sont pas moins « des manifestations visuelles de la dégradation des écosystèmes », selon Lisa-Ann Gershwin, et, dans bien des cas, « le moteur de nouveaux déclins ». Blâmer nos compagnons de gélatine serait cependant une erreur. « Les méduses sont comme des germes dans une blessure ouverte, qui provoquent une infection, écrit la biologiste. Elles ne sont qu’un symptôme. Un drapeau rouge, le signal d’alarme montrant que les océans sont en détresse. »

Plusieurs activités humaines sont connues pour favoriser les pullulations. En premier, la pêche industrielle : « Beaucoup de poissons se nourrissent des méduses juvéniles, détaille Étienne Bourgouin. Si on les surpêche, les méduses ont obligatoirement un plus haut taux de survie. » Pêcher les « compétiteurs » des organismes gélatineux, qui mangent les mêmes espèces qu’eux, les laisse également seuls au buffet. « C’est le combo parfait pour avoir un bloom. »

Étienne Bourgouin : « Si on surpêche certains poissons, les méduses ont obligatoirement un plus haut taux de survie. » ©Mathieu Génon / Reporterre

L’anthropisation des territoires contribue également aux proliférations. « Lorsque l’on bétonne des côtes, que l’on crée des marinas, cela crée des supports de fixation pour les polypes [la phase durant laquelle les méduses sont fixées au fond marin]. Plus on construit dans l’eau, plus elles ont de supports pour s’installer et se reproduire. » Les méduses affectionnent particulièrement les matières plastiques, qui se déversent chaque année par millions de tonnes dans les océans. Lors d’une mission en Atlantique nord, Delphine Thibault se rappelle avoir observé des morceaux de plastique de quelques centimètres « recouverts de polypes ».

« Il est possible qu’il y ait des méduses partout dans des dizaines d’années »

Autre facteur de « bloom » : la présence d’engrais agricoles dans le milieu naturel. « Ils permettent au phytoplancton, puis au zooplancton de se développer, ce qui fait plus de nourriture pour les méduses », explique Étienne Bourgouin. La plupart des organismes marins souffrent des excès de nutriments dans l’eau. Ils peuvent en effet provoquer des efflorescences algales, dont la dégradation par les bactéries requiert beaucoup d’oxygène. Mais la plasticité exceptionnelle des méduses leur permet, là encore, de tirer leur épingle du jeu : « Elles sont capables de survivre dans des zones très pauvres en oxygène, là où un poisson, un crustacé ou une étoile de mer aura fui, ou sera mort », explique Delphine Thibault.

Les méduses résistent au plastique, au manque d’oxygène, à la surpêche… ©Mathieu Génon / Reporterre

Certains organismes gélatineux profitent également de l’explosion du trafic maritime pour étendre leurs territoires. Afin de rester stables, les navires de commerce transportent dans leurs cales d’importants volumes d’eau de mer, qu’ils pompent puis relarguent à différents endroits du globe. Cela facilite l’implantation des gélatineux au sein de nouveaux écosystèmes. « Souvent, ces espèces s’habituent très vite à leurs nouveaux environnements, et peuvent profiter des déséquilibres divers pour atteindre des populations très importantes », explique Delphine Thibault.

Résistantes au plastique, au manque d’oxygène, à la surpêche… À bien des égards, les méduses semblent taillées pour le capitalocène [2] et son lot de désastres environnementaux. Leur stupéfiante capacité d’adaptation n’en finit pas de fasciner. Au médusarium, où sont présentées les espèces élevées par l’Aquarium de Paris, une quinzaine de bambins pressent leurs yeux écarquillés contre la paroi des bassins, remplis de méduses dodues, filandreuses ou tachetées.

On imagine qu’ils seraient moins enthousiastes s’ils devaient obéir à l’injonction inventée par Philippe Cury et Daniel Pauly dans leur ouvrage Mange tes méduses ! (Odile Jacob, 2013). Si elle continue de détruire les océans, l’humanité pourrait un jour ne plus avoir que des cnidaires visqueux à se mettre sous la dent à l’heure du dîner, prévenaient les deux océanographes. « Si nous ne faisons rien, il est possible qu’il y ait des méduses partout dans des dizaines d’années », confirme Delphine Thibault. La chercheuse aime malgré tout penser que « nous avons les moyens de changer les choses » : « On peut imaginer que l’on finisse par faire des efforts, et que cela change la direction des écosystèmes. »

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