5 août 2022 à 09h49,
Mis à jour le 5 août 2022 à 11h24

Durée de lecture : 6 minutes

Climat

Un bruit sourd, tel un infini grondement de tonnerre, déchire le silence de la montagne. Une pluie de cailloux dévale un couloir rocheux. Les plus petits roulent à toute vitesse tandis que les gros rebondissent et s’éclatent en mille morceaux avant de s’échouer quelques centaines de mètres plus bas dans le pierrier. Accrochés aux parois de la Tour Termier, qui surplombe le col du Galibier dans les Alpes, quelques grimpeurs contemplent la scène, ébahis.

Ces éboulements vont se répéter tout au long de la journée, ici comme ailleurs dans tout le massif alpin. La montagne s’effondre. Ce phénomène n’est pas nouveau et s’accélère à mesure que les températures se réchauffent deux fois plus vite en altitude que dans la plaine. « En 60 ans, l’Iso [1] est remonté de 300 mètres dans le parc des Écrins », explique le lieutenant Jérôme Maltete du peloton de gendarmerie de haute montagne de Briançon (PGHM).

Vue du glacier de la Meje, à l’été 2022. © Laury-Anne Cholez / Reporterre

La météo caniculaire des dernières semaines a-t-elle engendré plus d’accidents ? Le PGHM de Briançon compte seulement une quinzaine de secours supplémentaires par rapport à l’an passé. Au syndicat des guides en revanche, on observe un nombre plus élevé d’accidents liés à déstabilisation rocheuse. « Même les itinéraires faciles sont touchés. Car dans les pentes raides, les blocs qui sont descellés tombent par gravité. Lorsque c’est moins raide, ils restent en équilibre », raconte Dorian Labaeye, président du syndicat national des guides de haute montagne.

Il fait chaud, beaucoup trop chaud pour ces sommets habituellement recouverts de neige presque toute l’année. Le fin manteau blanc de l’hiver a fondu depuis longtemps et les rares pluies du printemps ont été insuffisantes. Résultat : la terre est sèche, se craquelle et s’effrite.

Des ascensions du Mont-Blanc déprogrammées

Face à cette situation inédite, les guides ont décidé de ne plus vendre d’ascension du Mont Blanc par le refuge du Goûter (la voie la plus facile), ni le Mont Cervin par l’arête du Lion. Des célèbres sommets particulièrement demandés. « Ce n’est pas la première fois qu’on arrête de programmer certaines courses, mais cette année c’est particulièrement tôt », explique Dorian Labaeye. « Nous sommes face à une situation inédite par sa précocité. Dès le début du mois de juillet, nous avons atteint des niveaux de sécheresse comme si nous étions en fin d’été. On peut imaginer que des pans entiers de montagne vont s’effondrer en août et en septembre », prédit-il.

Si l’ascension du toit des Alpes est trop dangereuse, d’autres massifs moins médiatiques sont toujours accessibles. Reste à convaincre les clients de changer leur itinéraire. « Les néophytes qui veulent faire le Mont Blanc, car cela a une certaine valeur sociale, ne sont pas faciles à convaincre. Mais la plupart des gens sont des clients fidèles qui savent que la montagne sera encore là l’année prochaine », poursuit Dorian Labaeye.

« Nous entrons dans l’inconnu »

Certes, ces sommets ne vont pas disparaître du jour au lendemain, mais beaucoup savent que désormais rien ne sera plus comme avant. « Nous n’avions jamais eu de canicule aussi précoce. Sur les faces nord, nous arrivons au dégel maximum que l’on a pu connaître lors des précédentes canicules. D’un point de vue scientifique, nous entrons dans l’inconnu », constate Ludovic Ravanel. Ce chercheur du CNRS au laboratoire Edytem (Environnement, dynamique, territoire, montagne) de l’université Savoie‐Mont‐Blanc a décidé d’étudier les effondrements rocheux après la disparition du pilier Bonatti en 2005, dans la foulée de la canicule de l’été 2003. Près de 292 000 m³ s’étaient décrochés de cette impressionnante paroi surplombant Chamonix.

« Auparavant, personne ne s’intéressait à la fonte du permafrost et à ses conséquences », dit Ludovic Ravanel. Ce sol perpétuellement gelé servant de « ciment » aux rochers est en train de fondre, déstabilisant l’ensemble de la montagne. Et le retrait des glaciers aggrave le phénomène, entraînant par exemple la fermeture définitive du refuge de la Pilate dans les Écrins.

Au début de l’été, l’effondrement du glacier de la Marmolada, dans les Alpes du nord de l’Italie, a remis ce phénomène au cœur de l’actualité. Cet événement pourrait-il se produire en France ? « Il y a un effet cascade avec un écroulement de rocher qui peut déclencher une avalanche de glace puis une coulée boueuse, ou une vague torrentielle qui peut toucher les vallées », poursuit Ludovic Ravanel.

Vue depuis les arêtes de la Bruyère, dans les Alpes. © Laury-Anne Cholez / Reporterre

En Suisse, fin août 2017, une masse de trois millions de mètres cubes de roche s’est détachée du Piz Cengalo avant de tomber sur le glacier en contrebas, qui s’est liquéfié instantanément, créant une coulée de boue de six kilomètres qui a détruit le village de Bondo. L’endroit était sous surveillance et la plupart des habitants avaient été évacués, mais huit personnes sont toujours portées disparues.

En France, pour protéger les populations, les autorités travaillent à un plan d’action et de prévention contre les risques d’origine glaciaire et périglaciaire mais il reste encore beaucoup à faire. Depuis 2005, Ludovic Ravanel et d’autres scientifiques ont mis en place un réseau d’observation pour récupérer des informations de plusieurs massifs, notamment grâce aux guides et aux gardiens de refuge. « Le prochain événement va nous surprendre car on est sur des secteurs tellement vastes qu’on ne peut pas tout surveiller. D’où la nécessité d’impliquer les populations locales pour qu’elles nous alertent », précise Ludovic Ravanel.

Alpinisme paradoxal

En attendant, beaucoup espèrent que cette canicule réveille les esprits d’une catégorie de touristes assez paradoxale. « Les alpinistes participent à détruire leur propre environnement en traversant le monde pour partir en expéditions parfois plusieurs fois par an. Mais on a aussi de plus en plus de guides qui refusent de voyager loin et tentent de réinventer les pratiques ici », remarque Ludovic Ravanel. D’autant que ces dernières semaines, le chaos climatique s’est invité dans toutes les conversations assure Fredi Meignan, le vice-président de l’association de protection de la montagne Mountain Wilderness. « Jusqu’à présent, nous n’avions que des signes avant-coureurs. Désormais, il y a un effet cumulatif. On dépasse le simple constat scientifique et plein de gens réalisent que ça s’emballe. Il faut tirer les enseignements de ce qui arrive et réfléchir collectivement à ce qu’on pourrait faire à l’avenir. »

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