Vous lisez le second volet de notre enquête « Des vacances de rêves, version écolo ». Le premier volet se trouve ici.


Quand on lui demande de quand date son dernier voyage, il répond du tac au tac, anticipant les réactions des mauvaises langues. « Je reviens de l’Oise. Ça ne fait pas rêver, dit comme ça, et pourtant, il y a vraiment plein de trucs à y vivre et à y voir ! »

Benjamin Martinie, grand roux davantage connu sous le pseudonyme Tolt, est un « influenceur voyage ». Depuis 2016, il publie sur YouTube des vidéos mettant en lumière ses différentes expéditions. Avec une particularité : il y a trois ans, il a décidé de ne plus prendre l’avion.

« À l’époque, dans ma vie privée, je m’exprimais beaucoup sur les questions environnementales, se souvient-il. Mes amis me renvoyaient donc à ma grosse contradiction : l’avion. J’étais dans une forme d’ignorance et de déni, je pensais que l’aviation n’était pas si grave que ça. Ça m’a poussé à creuser le sujet, et je me suis rendu compte qu’à l’échelle individuelle, l’avion est ce qu’il y a de pire pour notre empreinte carbone. »

Tolt : « Je reviens de l’Oise. Ça ne fait pas rêver, dit comme ça, et pourtant, il y a vraiment plein de trucs à y vivre et à y voir ! » © Mathieu Génon/Reporterre

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Un aller-retour entre Paris et New York rejette en moyenne 2,6 tonnes d’équivalent CO2 par passager, alors que pour respecter les accords de Paris sur le climat, nous devrions tous émettre 2 tonnes d’équivalent CO2 par an. Un seul trajet long-courrier explose donc notre budget carbone. « J’avais une dissonance cognitive qui me rendait malheureux, reconnaît Tolt. À l’été 2019, j’ai donc pris la décision d’arrêter complètement l’avion d’ici l’année 2021. »

Une bonne résolution à laquelle il s’est tenu. Fini les séjours au Canada ou les vacances en Tanzanie ! Tolt s’est tourné vers des pays plus proches, accessibles en train, comme l’Espagne ou l’Italie. Surtout, il est parti à la découverte de son propre pays.

Rendre sexy le voyage bas carbone

Ce trentenaire natif de Versailles (Yvelines) parcourt désormais les routes de Lozère, de Meuse et du Lot, pour les présenter à ses abonnés. Dans ses vidéos, les paysages des hauts plateaux de l’Aubrac ont remplacé les plages brésiliennes. « Honnêtement, j’ai un niveau de dépaysement comparable à celui que j’ai pu avoir en allant dans des pays étrangers. Je découvre un patrimoine richissime », s’enthousiasme-t-il.

Sur ses deux chaînes YouTube — l’une en français, l’autre en anglais —, il essaie désormais de « rendre le voyage local plus sexy ». Sa recette : une succession de paysages majestueux filmés au drone, des séquences « sensations fortes » où on le voit essayer du kayak ou de la via ferrata, des interviews d’habitants, des images léchées d’animaux sauvages et de gastronomie locale… Le tout rythmé par une musique entraînante.

Il n’en fallait pas plus pour titiller le côté chauvin de certains Français. « Très belle vidéo mettant magnifiquement bien avant notre beau territoire », écrit une femme sous la vidéo consacrée au Berry. « Merci pour ce beau petit voyage dans mon département. Il est clairement sous-coté, la vie ici est très agréable », réagit une autre abonnée sous celle dédiée à la Haute-Marne.

Tolt : « Je suis persuadé qu’il faut qu’on réapprenne à contempler, juste marcher et regarder ce qu’il y a autour de nous. » © Mathieu Génon/Reporterre

Le pari de Tolt semble gagnant : ses revenus (obtenus grâce à des partenariats avec des offices de tourisme, notamment) et son nombre de vues ont augmenté. « Ma série de vidéos sur les départements français fait appel au côté patriote des gens, admet le youtubeur. Mais depuis le Covid, il y a aussi des personnes qui veulent voyager moins loin et différemment. Il y a une audience pour accueillir ce message. »

C’est cette vision du « voyage différent » que Tolt veut promouvoir. Un voyage pour soi, pas pour se montrer sur les réseaux sociaux ni pour cocher une nouvelle destination sur sa carte du monde. Un voyage plus lent : oui, aller en Corse à la voile demande près de 24 heures, et ça vaut le coup, assure-t-il. Un voyage pour observer. Pour prendre le temps. « Je suis persuadé qu’il faut qu’on réapprenne à contempler, juste marcher et regarder ce qu’il y a autour de nous, affirme Tolt. Essayer de se réapproprier le vivant. Moi le premier, si on me montre certains animaux ou plantes, je ne vais pas savoir dire ce que c’est. »

« Ringardiser les comportements qui nous mènent droit dans le mur »

Tolt fait figure d’intrus dans le paysage des réseaux sociaux : les influenceurs sont encore nombreux à promouvoir les voyages lointains, courts, et une consommation sans fin. Après des années à avoir lui-même pris régulièrement l’avion, le jeune homme veut à tout prix éviter la carte « donneur de leçons ». « Ce n’est pas moi qui vais dicter ce que les gens doivent ou ne doivent pas faire, insiste-t-il. Par contre, c’est mon rôle d’alerter et de donner des informations factuelles. Les influenceurs ont un énorme rôle à jouer pour ringardiser les comportements qui nous mènent droit dans le mur. »

Tolt : « C’est mon rôle d’alerter et de donner des informations factuelles. Les influenceurs ont un énorme rôle à jouer pour ringardiser les comportements qui nous mènent droit dans le mur. » © Mathieu Génon/Reporterre

Des comportements adoptés, rappelons-le, par une poignée de personnes : d’après une étude, seulement 11 % de la population mondiale avait déjà pris l’avion en 2018. « Le vrai souci, ce sont les gens privilégiés. Les gens comme moi qui ont fait des études assez chères [il a fait une école de commerce à Angers (Maine-et-Loire)] , qui ont des revenus assez élevés », reconnaît Tolt.

Selon lui, c’est aux États de rendre accessibles les modes de voyage bas carbone à l’ensemble de la population. « En France, dans certains cas, cela va dans le bon sens, notamment pour le train de nuit. Mais dans d’autres, le gouvernement n’a pas du tout la bonne approche », déplore-t-il, qualifiant les programmes actuels de décarbonation du secteur aérien de « gros greenwashing ». Et de poursuivre : « C’est vraiment dommage, parce que l’État peut avoir ce rôle de facilitateur, d’accélérateur du changement. »

Tolt : « L’État peut avoir ce rôle de facilitateur, d’accélérateur du changement. » © Mathieu Génon/Reporterre

Aujourd’hui, Tolt ne ressent plus le besoin de partir à l’autre bout du monde. Face à ses amis qui continuent de s’envoler en vacances en Colombie, il ne ressent pas de jalousie. Envisage-t-il d’un jour reprendre l’avion ? Seulement « en cas d’urgence majeure », dit-il. Il insiste : ce choix de vie n’est pas une contrainte, mais une décision qui aide à être heureux. À être plus serein, plus en phase avec ses convictions. Une décision qui pousse à découvrir le monde et les gens autrement. Dans l’Oise ou ailleurs.


Voyages lointains, plages exotiques, hôtels luxueux… On le sait, le tourisme fait des ravages. Une raison pour ne plus partir en vacances ? Non, l’occasion de les réinventer ! C’est ce qu’on vous propose dans notre série d’été « Des vacances de rêves, version écolo ».

Le volet 1 est ici : Vacances : et si on arrêtait le tourisme ? Le prochain volet de cette série sera disponible demain. Abonnez-vous à notre lettre d’info pour ne pas le rater.

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