• ven. Sep 30th, 2022

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Pour être libres, soyons lents


Vous lisez la dernière partie de notre série « Le chemin de l’autonomie ». La première est ici, la deuxième ici et la troisième ici.


Au début, que d’agacement devant cette marmite norvégienne qui semblait si lente à cuire par rapport à une cocotte-minute ! Mais vous y avez vite pris goût, à ces pauses low-tech qui vous obligeaient à ralentir un brin, et à renouer avec votre tempo intime. Ah ! le temps, clé de l’émancipation. Souvenez-vous de la déflagration des confinements de 2020 : les esprits libérés du joug de l’économie voulaient tout réinventer, le monde d’après, leur vie. Comment s’étonner dès lors que les pouvoirs religieux et séculiers occidentaux aient toujours voulu le contrôler, ce temps ?

Fait peu connu, c’est en discriminant la lenteur, justement, qu’ils y sont parvenus, raconte l’historien et sociologue Laurent Vidal dans Les Hommes lents, un ouvrage republié en poche fort à propos. Car en éclairant la condamnation pluriséculaire de la lenteur, il nous permet d’analyser nos résistances propres à son endroit, ce qui est aujourd’hui crucial pour l’écologie. Comment pourrions-nous en effet adopter des technologies moins polluantes, mais souvent plus lentes — marmite norvégienne ou vélo —, si nous restons attachés à l’idée que vitesse = puissance, temps, argent ?

Explorons de suite les origines du phénomène, religieuses. Issu de la racine latine « lentus », « lenteur » renvoie d’abord au monde végétal : il évoque sa souplesse et sa qualité de résistance racinaire. Mais voilà, emporté dans ces invraisemblables débats autour de la définition des péchés capitaux qui occupèrent le XIVe siècle chrétien, après la fondation du purgatoire, « lenteur » va se retrouver associé à « mollesse », « oisiveté », « négligence », puis… « paresse », un vice qui stigmatise l’inactivité, explique, dans un récit truffé d’exemples et de saveur, ce professeur de La Rochelle.

De la bave de l’escargot au hamac de l’Indien

Pour l’Église, ce tour de passe-passe lexicographique est surtout un moyen de maintenir les ouailles dans le droit chemin, en condamnant moralement les utopies d’oisiveté heureuse alors diffusées par les fabliaux : notamment celle du pays de Cocagne, où les mets tombent tout cuits du ciel dans la bouche des petites gens en repos — entre parenthèses, comme chez les prélats et les aristocrates.

Mais, avec l’essor du commerce, au tournant des XVe et XVIe siècles, cette « guerre aux lents » va commencer d’investir tout le champ social. Il y faudra la diffusion d’un autre terme, celui de « promptitudo », qui englobe les qualités de vivacité d’esprit et de rapidité d’action. Les premiers traités commerciaux se l’approprient, inventant à travers lui la « figure sociale de l’efficacité », précise Laurent Vidal. L’Église sacralise cette figure, en l’identifiant à une image d’« humanité complète ». Pour résumer, celui qui est prompt et efficace fait honneur à Dieu, donc à son humanité, quand le lent-paresseux gaspille le temps que Dieu lui a donné, et reste prisonnier de sa part animale. Dit comme ça, ça peut paraître un peu simpliste, mais cette triangulation imaginaire (rapidité-efficience-humanité divine) va servir de charpente culturelle à tout l’Occident, et « couvrir » toutes ses exactions.

Cette toile de William Turner, « Pluie, vapeur et vitesse » (1844), souligne la violence de la modernité technique : le train est une brutale effraction noirâtre dans un paysage de calme et d’ors délicats. Flickr/CC BYNCND 2.0/Cesar Ojeda

Première étape clé, la découverte du Nouveau Monde. Là, de péché contre Dieu, la lenteur devient un péché contre la société, explique l’auteur, spécialiste du Brésil. Stigmatisés pour leur « paresse » par les colons, les Indiens d’Amérique travailleront jusqu’à ce que mort s’ensuive. À dater de cette conquête sanglante, la discrimination, puis la criminalisation de la lenteur-paresse ne cesseront plus (les premières ordonnances pour forcer « vagabonds, comme gens oiseux » à travailler datent de 1566).

Soutenues, même, par des lettrés et des scientifiques : l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, au XVIIIe siècle, dénoncera « l’indolence comme l’état naturel de l’homme sauvage », et la théorie de l’inégalité des races, au XIXe siècle, consacrera l’homme blanc comme idéal de la modernité (civilisé-prompt-efficace-moral-respectueux) et réduira les Noirs, autres grands « paresseux » victimes de la colonisation, « à des corps sensuels et émotifs, incapables de raison ». Cette logique aboutira, conclut Laurent Vidal, aux camps nazis, qui eux aussi parquaient les « paresseux, fainéants du travail du Reich ».

Entre-temps, beaucoup d’images caricaturales auront, il est vrai, façonné les imaginaires — à chaque époque ses « Amish ». Quand le lent du Moyen Âge était représenté par l’escargot — montré poussif et surtout peu ragoûtant : il souillait la Terre de sa bave —, l’Indien sera réduit au hamac, ce « lit pendu en l’air » supposé trahir son inclination « à la fainéante ».

De la Saint Lundi à la samba

C’est au XIXe siècle qu’ont lieu les noces officielles de la vitesse et de l’efficacité. Le Panthéon du Progrès (et du virilisme) s’orne alors d’horloges et de montres-gousset. Afin de faire tourner les ateliers de textile ou de métallurgie à plein régime en limitant les protestations, les propriétaires des fabriques vont engager de véritables croisades éducatives à destination des « lambins », « traînards », « mollassons » et autres « prolétaires » (mots récents), pour les soumettre au rythme accru des machines.

Le nouvel ouvrier devra être « pressé sans précipitation, modéré sans lenteur […] et ménager ses forces de manière à pouvoir faire longtemps ce qu’il fait vite et ce qu’il fait bien » (le « pédagogue » Théodore-Henri Barrau). En résumé, avant que Taylor n’invente le travail à la chaîne, le forçat de l’industrie devra se faire automate, s’il ne veut pas rester un « animal puant ». « Les ouvriers ne seront plus des orangs-outans », protestent, en 1831, les canuts révoltés.

Avec ses horloges marquant différentes heures, cet assemblage (1985) du sculpteur Arman, installé à Paris devant la gare Saint-Lazare, semble dire « à chacun son rythme ». Flickr/CC BYNC 2.0/Carlos ZGZ

Bien que soumises aussi au fouet, au chronomètre, à la menace de la faim et du fusil, les populations n’ont pas cessé de résister. Si les Indiens du XVIe siècle n’avaient guère à leur portée que le suicide (ils le faisaient par géophagie, en ingérant de la terre), dès le XVIIIe siècle, les peuples d’Europe et d’ailleurs le firent en usant des mêmes outils que leurs despotes : le rythme et le vocabulaire. Les bris d’horloges et autres ralentissements des cadences de travail, jusqu’aux grèves générales paralysantes, rappellent la créativité du « sabotage » (le fait de jeter ses sabots dans la machine pour l’empêcher de fonctionner) et sa solidarité festive.

À partir de 1848, par exemple, la fête du Saint Lundi prolonge au-delà du dimanche le repos hebdomadaire, célébrant joie de vivre et farniente, comme la Saint-Fainéant, une fiesta du pays niçois qui participe aux stratégies de réappropriation du mot « fainéant » (contraction de « fait néant »). Il s’agit alors pour le petit peuple de le reprendre aux bourgeois, qui l’assimilent à « celui qui ne fait rien » et souvent « ne vaut rien » (vaurien), comme le gréviste. Le fai-néant des travailleurs, lui, est bien autre chose : il est « celui, diront les verriers de Carmaux, qui se refuse à agir et à revendiquer, en homme libre, un autre usage de son temps ».

Cette contre-histoire très riche de la modernité aura son pendant dans les arts, et notamment la musique, détaille Laurent Vidal. Pour libérer les corps des cadences répétitives du travail, le jazz, la samba, par exemple, inventeront des rythmes syncopés, doux ou langoureux. En les écoutant, on songe à la longévité invraisemblable de la « promptitudo », plus que jamais vivante avec la déferlante numérique (rapidité-efficience). Et plus que jamais coupable : n’est-elle pas à la source de la Grande accélération climatique [1] ? Alors n’est-il pas urgent de faire la nique à la propagande anti-lenteur toujours à l’œuvre, et de découvrir dans le low (basse consommation) et le slow (lent) une voie privilégiée de résistance, voire de réexistence ? Les Hommes lents nous y invitent en tout cas dans un stimulant tempo moderate.


Les Hommes lents — Résister à la modernité, XVeXXe siècle, de Laurent Vidal, aux éditions Champs-Flammarion, (avec une préface inédite de l’auteur), 2022, 306 p., 10 euros.

Se nourrir, construire une maison, se vêtir… autant de besoins vitaux que nous — enfin beaucoup d’entre nous — ne savent plus satisfaire seuls. On ne sait plus jardiner, monter une charpente, coudre, tricoter, etc. On achète, on consomme, on fait faire. Mais bonne nouvelle : on peut y remédier !

Il est possible de retrouver une forme d’autonomie, d’émancipation. Et on vous le raconte à Reporterre du 8 au 12 août, dans cette troisième série d’été, en passant par du bricolage entre femmes, un chantier participatif, une cueillette sauvage et l’éloge de la lenteur.

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