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L’alibi perdu, par Claude Julien (Le Monde diplomatique, décembre 1991)

ByVeritatis

Août 18, 2022


Entendez-vous ces cris de désespoir, de fureur ou de haine ? Avec de troublants accents de déraison, ils expriment xénophobie et racisme, en train de se banaliser, de devenir les grandes « valeurs universelles » de ce monde déboussolé. « Vous avez un tempérament d’assassin », clamait un délégué dans les couloirs de cette étrange « conférence de paix » qui s’est réunie à Madrid. A quelques milliers de kilomètres de là, dans une lettre ouverte adressée aux ressortissants russes installés en Lettonie, le dirigeant nationaliste Visvaldis Lasis écrit : « Non, vous n’êtes pas des citoyens de seconde zone. Tout simplement, vous n’êtes pas des citoyens (1). » En Allemagne, un conseiller municipal de Bremerhaven, M. Frank Wilhelm Schmidt, entendant parler des cinq cent mille Tziganes morts dans les camps nazis, rétorque : « Quoi, pas plus ? Dommage (2). » En France, un sondage révèle que le nombre de sympathisants du Front national est passé, en un an, de 18 % à 32 % (3). A Vienne, trois mille manifestants ont défilé en silence, sous la pluie, devant le monument aux victimes de l’Holocauste, mais 20 % d’Autrichiens souhaitent que l’accès des principales fonctions soit interdit aux juifs, 31 % ne veulent pas de voisins juifs, et le Parti de la liberté, ouvertement xénophobe, enlève vingt-trois sièges sur cent au parlement régional de la capitale (4). Où trouver un pays encore épargné par le chauvinisme et le racisme ?

Exaspéré par l’interminable attente d’une incertaine reprise économique, un peu agacé par la grogne périodique d’exclus qui méchamment troublent sa sérénité, le monde capitaliste savoure avec déjà moins de volupté le démantèlement de l’« empire du mal ». L’intensification des troubles sociaux et la montée des extrémismes l’inquiètent, même s’il se croit capable de les endiguer par de simples stratagèmes qu’il jugera habiles. D’abord soucieux de ne rien perdre de sa superbe, il doit surtout ne pas admettre que sa pensée étroitement dogmatique et son imagination en panne laissent proliférer tous les mécontentements dont se nourrissent les incompréhensions et les antagonismes. Il ose à peine s’interroger : avec ses milliers de morts, la guerre civile yougoslave ne préfigure-t-elle pas les tueries qui menacent d’ensanglanter d’autres régions du monde ?

Car l’orage gronde partout. Après les vingt-six ans de règne de M. Kenneth Kaunda, l’élection pacifique d’un gouvernement en Zambie inspire ici et là des commentaires optimistes sur l’avenir démocratique de l’Afrique (5). Mais, dans le même temps, en dépit des progrès dus aux efforts conjugués de MM. De Klerk et Mandela, quinze mineurs sud-africains sont tués en une seule journée de grève, et cinquante autres les jours suivants (6), tandis qu’au Niger, pour cause d’extrême pauvreté et de rivalités ethniques, un banal incident entre Haoussas et Peuls se solde par quatre-vingt-dix-huit morts (7). Du Cap de Bonne-Espérance jusqu’au Maghreb, tout le continent est en ébullition.

Pour les gouvernements, hélas ! il est désormais impossible d’en rejeter le blâme sur on ne sait quelle conspiration communiste. Ainsi un drame s’amplifie parce que la France, la Belgique et les Etats-Unis ont mis vingt-six ans à découvrir que le régime de Kinshasa était inacceptable non seulement pour les Zaïrois eux-mêmes mais aussi pour les démocraties occidentales. Résultat : la liste des victimes s’allonge de jour en jour. L’aveuglement des pays « civilisés » s’explique : formé à bonne école, le président Mobutu possède toutes les vertus d’un authentique « libéral », et d’abord le respect des intérêts étrangers. A quoi s’ajoute cette ineffable sagesse qui, voilà déjà quinze ans, dans un très beau discours contre la corruption, lui inspirait de raisonnables propos : « Si vous avez l’intention de voler, faites-le avec un peu d’habileté ; si vous volez trop, au point de devenir riche du jour au lendemain, vous vous ferez prendre (8). » Ce judicieux conseil, qu’il prodiguait aux autres, que ne l’a-t-il lui-même observé ? Sa fortune est aujourd’hui estimée à plusieurs dizaines de milliards de francs… En Afrique francophone, combien de ministres et de chefs d’Etat rivalisent de cupidité (9), soulevant la colère de populations désespérées qui s’en prennent bien entendu au pouvoir en place mais aussi, à travers lui, à l’amitié tutélaire de la République française ? Feu le communisme n’y est pour rien.

Alors que l’Afrique, en trois décennies, n’a toujours pas fini de sortir du capitalisme colonial, une moitié d’Europe tente fébrilement de sortir du communisme. En Pologne, les élections d’octobre ont donné la juste mesure du mal : abstentionnisme record, émiettement des partis, pays ingouvernable, tout prêt pour un « régime fort ». Pourtant, le libéralisme économique règne sans entraves : depuis près de deux ans tous les prix ont été libérés et, en dix mois à peine, le taux d’inflation a été brillamment ramené de 2 000 % à 40 % environ. Magnifique succès ! Mais le chômage a grimpé de 10 % en un an, la production industrielle chute, les investissements étrangers n’accomplissent aucun miracle et, comme en tout pays soumis à l’absolutisme de l’argent-roi, les scandales politico-financiers ébranlent la confiance des populations.

Boudant leurs libertés politiques fraîchement conquises, des Polonais ne daignent même pas se rendre aux urnes et gémissent déjà sous le choc de la libération économique tant attendue ? Observant la scène d’assez haut, Newsweek (10) pavoise : le traitement de cheval infligé au pays a suffi pour « faire affluer les marchandises dans les boutiques ». En témoigne la photo d’un magasin regorgeant de produits alimentaires… achetés par qui ? Les prix ont atteint des niveaux occidentaux, alors que le pouvoir d’achat, déjà si faible, subit une rapide érosion. Soyez patients, répètent les bonnes âmes : aucun pays ne peut sans souffrance s’évader du marasme entretenu pendant un demi-siècle par une bureaucratie communiste inefficace et corrompue…

C’est vrai mais, avec le temps qui passe, l’argument s’émousse. Il deviendra bientôt impossible de tout expliquer par l’écrasante lourdeur de l’héritage communiste. L’alibi ne va pas tarder à disparaître. Alors la hargne se tournera contre les « lois du marché » qui, nul n’avait le droit d’en douter, devaient tout résoudre, et peut-être aussi contre la démocratie elle-même, tant elle leur est étroitement associée. Ainsi, «  [en Pologne] comme en Russie, le capitalisme risque de s’identifier dans l’opinion publique avec les rackets, l’escroquerie et les épreuves infligées aux gens ordinaires — confirmant ainsi ce que le communisme a toujours dit », note William Pfaff dans l’International Herald Tribune (11).

Avec d’infinies variantes, la même problématiques se présente dans toute une moitié d’Europe, et partout elle offre à la démagogie une place d’honneur. En juin dernier, lors de l’élection qui porta M. Boris Eltsine à la présidence de la République de Russie, un avocat « néofasciste » (12), M. Vladimir Zhironovsky, venait en troisième position avec six millions de suffrages : il lui avait suffi de se présenter comme le vaillant chevalier qui, enfin, allait « défendre les Russes »… D’un nationalisme outrancier, ouvertement xénophobe, il a même lancé une idée séduisante : éliminer les pénuries alimentaires en envoyant une armée russe s’emparer de ravitaillement dans la riche Allemagne (13)… Un fou, disent les démocrates qui le combattent. Un fou ? C’est ainsi que nombre d’observateurs qualifiaient Hitler au moment où sa progression électorale s’inscrivait sur une courbe fidèlement parallèle à celle du chômage.

Comme on avait pu l’annoncer sans risque de se tromper, les épreuves font exploser ostracismes et chauvinismes (14) qui, à défaut d’apporter des solutions concrètes, offrent un dérivatif, désignent un ou plusieurs boucs émissaires : ressortissants d’une autre nationalité, adeptes d’une autre religion, etc. Rien de plus facile puisque, d’un bout à l’autre de ce qui fut l’Union soviétique, cohabitent tant bien que mal plus de cent nationalités. Or, sur un total de trois cents millions d’habitants, soixante-cinq millions environ vivent hors de leur République d’origine. Seront-ils tous chassés ? Les violences interethniques ont déjà jeté sur les routes un million de « réfugiés internes ».

Les représentants politiques ne se sont pas montrés à la hauteur de la tâche qui leur incombait […]. Le fossé entre les politiques et les citoyens n’a cessé de se creuser. Enracinées dans l’histoire, les passions s’échauffent et les rivalités s’enflamment lorsque deviennent insupportables les difficultés de la vie quotidienne. En 1990, les quinze Républiques avaient produit 215 millions de tonnes de céréales mais — aberrantes conditions de transport, archaïque système de distribution — un quart de cette récolte avait été perdu. Cette année, la désorganisation générale a ramené la moisson à 175 millions de tonnes — et la distribution s’est encore dégradée. « Le peuple est fatigué, et la nourriture fait défaut », constate M. Edouard Chevardnadze, qui a retrouvé en novembre son poste de ministre des affaires étrangères. Sans rien dramatiser, il ajoute : « Je crains des mouvements de foule spontanés, incontrôlables (15). »

Tout concourt en effet à les susciter : la production industrielle a chuté d’au moins 15 %, les prix augmentent de 2 % à 3 % par semaine, la planche à billets tourne à plein régime. Au bout de ce chemin, la catastrophe est inévitable. Alors, tout comme M. Lech Walesa envisagea de le faire en Pologne, M. Boris Eltsine obtient de cumuler les fonctions de président et de premier ministre. En outre, il s’est fait attribuer les pleins pouvoirs pour un an afin de gouverner à coups de décrets qui, a-t-il précisé, pourront être en contradiction avec la Constitution. La Literatournaïa Gazeta estime qu’il s’agit là d’« un pas important — et sans doute pas le dernier — vers un régime autoritaire ».

L’hebdomadaire U.S. News and World Report (16), qui cite ce commentaire, ajoute pour sa part que « l’ascension de M. Eltsine n’est pas le triomphe démocratique que beaucoup avaient espéré ». Confondant populisme et démocratie, les médias occidentaux, ayant au mois d’août vu et filmé ce truculent personnage — superbe image — dressé sur un char pour haranguer la foule, se sont empressés de l’aduler. Les libertés avaient trouvé leur champion… Mais le choc des photos résiste mal au poids des faits. Pour que le « marché » obéisse docilement à la « main invisible » chère à Adam Smith, il faut, lorsque la prospérité n’est pas au rendez-vous, gouverner d’une « main de fer ». De nombreux démocrates russes le souhaitent ouvertement. Maire de Moscou, M. Gavril Popov se montre désabusé : « En un mot, la démocratie ne peut pas trouver de base dans ce pays. » Seul un « despote éclairé », estime U.S. News and World Report (17), est en mesure d’éviter le chaos.

L’effondrement du communisme et l’organisation d’élections libres ne pouvaient évidemment suffire à accoucher d’une démocratie : il y faut aussi une « culture » démocratique, si difficile à acquérir, et une politique économique qui entretienne l’espoir en rendant tangibles, pour tous, les bienfaits de la liberté. A défaut de ces deux ingrédients, les pays qui naguère portaient un regard d’envie sur le système économique de l’Ouest en découvrent avec stupeur les pièges et les injustices, alors qu’ils viennent à peine de faire les premiers pas de leur douloureux « voyage aux pays du capitalisme réel (18) ». Fini le temps où ils ne pouvaient que rêver d’un paradis capitaliste mal connu, que leur imagination parait des plus chatoyantes couleurs. Médusés, ils découvrent qu’ils ne sont pas mieux traités que, par exemple, le Brésil, la Colombie ou l’Argentine, pays auxquels fut épargnée l’« expérience » communiste, sur un continent traditionnellement intégré au capitalisme mondial, lequel n’a pas vocation à leur épargner les épreuves.

Au terme d’un bilan fort documenté, Time (19) conclut que, cessant de rejeter sur le reste du monde la responsabilité de ses malheurs, l’Amérique latine accepte « enfin de se regarder en face », de chercher en elle-même les causes de ses retards et les ressources de son développement. Mais Time est obligé de tempérer son optimisme et d’admettre que, dans toute l’Amérique latine, une « effrayante pauvreté devient chaque année plus profonde. Au Mexique, la moitié de la population active gagne moins de 550 francs par mois. Au Brésil, sur 155 millions d’habitants, 41 % ont moins de dix-huit ans, et 6 Brésiliens sur 10 gagnent moins que le salaire minimum, fixé à 450 francs par mois ». La solution ? Il faudrait, écrit Time, « offrir une meilleure éducation, davantage d’emplois » … Trompeuse rhétorique car, gardien de l’orthodoxie capitaliste — dont les « bienfaits » s’étendent peu à peu aux anciens pays communistes, — le FMI impose de sévères restrictions budgétaires qui contraignent les gouvernements à réduire les sommes destinées à l’enseignement et à supprimer des emplois dans la fonction publique. En outre, le remboursement d’une dette monstrueuse et la fuite de capitaux en quête d’une meilleure rentabilité saignent à blanc l’Amérique latine et réduisent drastiquement ses capacités d’investissement. La Russie, l’Ukraine ou la Moldavie espèrent-elles que leur dramatique passé communiste leur vaudra un traitement plus indulgent ? Le capitalisme n’est pas une œuvre de bienfaisance.

Conscient d’avoir fourni à l’Ouest suffisamment de gages (libération des pays de l’Est, réduction des armements, retrait des troupes d’Afghanistan, caution donnée à l’ONU pour la guerre contre l’Irak, etc.), M. Gorbatchev, lors du sommet des « Sept » à Londres, croyait pouvoir demander, en faveur des quinze Républiques, des crédits d’une centaine de milliards de dollars, soit environ la moitié du budget de l’Etat français. Vous rêvez, lui fut-il aimablement répondu : ce serait en pure perte, faites d’abord vos réformes… Peu après, pris à la gorge, M. Gorbatchev, pour éviter le pire, supplie la CEE, quémande une assistance alimentaire (céréales, viande, beurre, lait en poudre…) d’environ 7 milliards de dollars. Bruxelles semble disposé à lui en octroyer trois fois moins.

Pour la seule République de Russie, un émissaire de M. Boris Eltsine a suscité du Japon une aide de 8 à 15 milliards de dollars (20)… L’écart entre ces deux chiffres reflète le flou de l’analyse, le désarroi et l’incompétence des principaux responsables. Des conseilleurs — qui ne seront certes pas les payeurs — pressent alors M. Eltsine de prendre exemple sur la Pologne, et, comme elle, de décréter sans tarder la convertibilité du rouble, de fermer sans barguigner les entreprises défaillantes, etc. Rigoureuse orthodoxie libérale… Une telle politique produirait en Russie des effets beaucoup plus désastreux qu’en Pologne, car celle-ci a pu atténuer le choc grâce à sa structure agraire très particulière : sa production agricole est assurée à 80 % par de petites exploitations familiales qui disposent en moyenne d’à peine 6 hectares à cultiver (21) ; même si leur productivité est fort en retrait sur les normes occidentales, elles mettent le pays à l’abri de la famine.

Toujours difficile, l’apprentissage de la démocratie devient encore plus ardu lorsque la population est frappée de plein fouet par le marasme économique. Pourtant mieux pourvue que bien d’autres Républiques, la Géorgie en fait l’expérience : son président librement élu en mai dernier avec 87 % des suffrages populaires a fermé les journaux d’opposition, refuse de convoquer le Parlement, se comporte en autocrate ; dans le même temps, les affrontements avec les Ossètes du Sud, qui veulent s’intégrer à la République autonome d’Ossétie du Nord, ont fait plus de 200 morts depuis le début de l’année (22). L’exemple de la Yougoslavie ne peut qu’inciter au plus grand scepticisme : récompense de sa rupture avec Staline, le pays a bénéficié depuis 1948 d’une aide de plusieurs dizaines de milliards de dollars, dont aucune des ex-Républiques soviétiques ou aucun pays de l’Est ne peut aujourd’hui espérer l’équivalent. Et pourtant, l’exaspération née d’aspirations sociales et économiques non satisfaites a porté à leur paroxysme les rivalités entre Serbes et Croates, aggravées par les griefs fondés sur l’inégale accession aux postes de responsabilité. Ailleurs, des causes analogues ne peuvent que produire les mêmes effets.

Indispensables au bon fonctionnement des institutions démocratiques et de l’appareil économique, la paix sociale et la paix civile sont mises à rude épreuve par les frustrations à caractère économique, culturel, ethnique, religieux, etc., qui dressent les uns contre les autres des peuples désireux d’affirmer leur identité et leur autonomie, prompts à contester des frontières arbitraires et des structures politiques ou administratives imposées par la contrainte. Et bien entendu l’enterrement du marxisme n’a nullement fait disparaître les conflits de classes, comme l’ont brutalement rappelé les mineurs roumains qui ont déferlé dans les rues de Bucarest pour protester contre une inflation de 130 %, une hausse vertigineuse des prix et du chômage, les pénuries de pain et de légumes (23). Partout, l’espoir de changements rapides ne pouvait que semer déceptions, rancœurs, haines. Contre qui ? Mais tout simplement contre quiconque appartient à une ethnie, une religion, une classe différente.

Tableau de cauchemar, noirci à l’extrême ? Libre à chacun de se rassurer : pour cela, il suffit de porter sur l’autre moitié d’Europe le même regard peu perspicace qui ne vit pas venir l’éclatement de la Yougoslavie… Heureusement, face à ce bouillonnement qui ébranle des régimes fragiles et va bousculer des frontières peu réalistes, un havre de paix, de stabilité, de bonheur continue de prospérer en Occident… De loin, l’Est le contemplait avec fascination, mais ce qu’il voit mieux aujourd’hui l’incite à s’interroger. Que voit-il donc ?

Dans les vieilles démocraties, une prospérité trop injustement répartie donne à l’agitation sociale un regain de vigueur. En septembre, de jeunes désoeuvrés se sont livrés à d’inqualifiables actes de vandalisme dans les banlieues « défavorisées » de Cardiff, Oxford, Birmingham, New-castle… En France, l’été fut certes moins « chaud » qu’on avait pu le craindre, mais les « programmes d’urgence » qui furent alors lancés en toute hâte n’ont évidemment rien réglé. Quant à l’Allemagne, pour le seul mois de septembre, elle a accueilli 28 732 étrangers, dont plus de 10 000 venaient de Yougoslavie, les autres de Roumanie, de Turquie, de Bulgarie, etc. (24). La crainte de voir déferler les hordes sauvages de l’armée rouge s’est éclipsée, et on redoute maintenant l’arrivée en masse d’Européens de l’Est, enfin libres… Nul n’a parlé de leur « odeur », mais la crainte d’une « invasion » massive a précipité la convocation d’une conférence internationale qui a étudié les moyens d’endiguer le flot d’immigrants venant de l’Est (25). Que nul ne s’inquiète…

Hélas ! L’Allemagne venait à peine de marquer le premier anniversaire de sa réunification qu’elle voyait éclater d’odieux incidents racistes à Brême, Essen, Karlsruhe, Düsseldorf, etc. Leur cible ? Des « étrangers »… Seize attaques en vingt-quatre heures début octobre, plus de 300 depuis le mois d’août. Un sondage réalisé pour Der Spiegel révèle que 34 % des Allemands « comprennent » les brutalités de l’extrême droite contre les immigrants. Dans l’ex-Allemagne de l’Est, chômage et sous-emploi frappent 28 % de la population, les prix des produits alimentaires ont été multipliés plusieurs fois, les loyers flambent — mais les sentiments xénophobes ne sont pas moins répandus à l’Ouest.

Si le président de la République, M. Richard von Weizsäcker a dénoncé ces agressions « horrifiantes et honteuses », le chancelier Kohl a réagi avec retard et timidité. Son Parti chrétien-démocrate a même profité des turbulences pour présenter un amendement constitutionnel qui aurait durci les conditions d’octroi du droit d’asile. La manœuvre s’est brisée contre la fermeté des libéraux et des sociaux-démocrates. Certains Allemands seraient-ils allergiques à une société multiraciale et pluriculturelle ? Leur crainte est bien pire : les étrangers transforment l’Allemagne en une « société multicriminelle », dit M. Max Streibl, premier ministre de Bavière. A Bremer-haven, l’Union du peuple allemand, parti d’extrême droite qui a recueilli 10 % des suffrages en septembre dernier, affirme haut et fort sa volonté de préserver la « pureté germanique ». Il était temps… Dans bien des cas, de paisibles citoyens ont acclamé les jeunes voyous qui brutalisaient des étrangers. D’autres, fidèles à une ancienne prudence, faisaient mine de ne rien voir. « C’est la même majorité silencieuse qui en 1938 regardait brûler les synagogues », dit M. Micha Guttmann, au nom du Conseil des juifs (26).

Ailleurs, ce sont les Noirs qui servent de boucs émissaires. En Louisiane, une élection primaire pour le poste de gouverneur de l’État avait en octobre donné 32 % des voix à M. David Duke, ancien grand sorcier du Ku-Klux-Klan, finalement battu en novembre mais avec presque 40 % des voix. Ce résultat s’explique par son habileté à jouer sur « les frustrations des salariés, la criminalité, les suppressions d’emplois, la stagnation économique et les mesures favorables à la promotion des Noirs ». « Je respecte le peuple juif », dit-il aujourd’hui pour ne pas trop inquiéter l’électorat. Mais, voilà quelques années à peine, il déclarait : « Les juifs méritent probablement de descendre dans la caisse à ordures de l’histoire (27). » A la même époque, M. David Duke « célébrait l’anniversaire de Hitler et déclarait que les camps de la mort nazis avaient été conçus pour tuer non pas les juifs mais les poux dont les juifs étaient infestés (28). » Dans le New York Times, Anthony Lewis interprète le vote en faveur de M. David Duke comme « un cri de ressentiment politique » lancé par « des millions d’Américains qui souffrent d’une récession économique prolongée et dévastatrice », et qui de surcroît « n’ont plus foi dans les dirigeants politiques établis ». De récents scrutins dans le New-Jersey et en Pennsylvanie ont confirmé ce dernier point : les électeurs ont « sorti les sortants »… Pourquoi le même phénomène ne se produirait-il pas en d’autres pays, en France par exemple ?

Le score de M. David Duke en Louisiane marquerait-il une simple résurgence du vieux racisme sudiste ? Non. Sinistre mise en garde, les croix embrasées du Ku-Klux-Klan ont illuminé la nuit de la petite ville de Dubuque (Iowa) qui ne compte que 331 Noirs sur 58 000 habitants (29). Plus inquiétant encore, le New York Times révèle les liens établis entre le Ku-Klux-Klan et les groupes néonazis qui, en Allemagne, organisent la chasse aux étrangers (30). De tels liens viennent naturellement couronner la complicité spontanée qui unit tous les racistes d’Amérique, d’Allemagne, de France, etc. Dans aucun de ces pays, le racisme ne constitue un phénomène nouveau. Ce qui est nouveau, c’est qu’il fournit une audience beaucoup plus vaste à des démagogues, d’autant plus écoutés et suivis, comme dans les années 30, qu’ils exploitent sans scrupules le réel désarroi et les épreuves dont souffrent de trop larges couches de la population. On peut sans peine se donner bonne conscience en se bornant à développer une forte argumentation contre le racisme. Pure hypocrisie si l’on s’abstient d’éliminer les frustrations, d’évacuer le fumier sur lequel mûrissent ses fruits empoisonnés.

Mais voyons, ne soyez pas injuste : aucun gouvernement démocratique n’abandonne les « pauvres » à leur triste sort. Aux Etats-Unis, ils reçoivent en effet des food stamps, des bons avec lesquels ils peuvent, dans les magasins, acheter quelque nourriture. En août dernier, 23 570 000 personnes en ont « bénéficié », soit 5 millions de plus qu’au mois d’août 1989 (31). Augmentation spectaculaire mais sans mystère : les pauvres s’appauvrissent alors que les riches s’enrichissent (32). Il en va de même en France où le chômage atteint des niveaux record, alors que les revenus du patrimoine progressent beaucoup plus vite (7,5 % par an entre 1987 et 1990, selon le CERC) que les salaires (0,9 % par an seulement). Le capitalisme, dont les pays ex-communistes commencent à faire l’expérience, ne se propose pas d’éliminer la pauvreté mais, autant que possible, de la rendre supportable, de la maintenir, au moindre coût, au-dessous du seuil où elle ne manquerait pas d’exploser et de menacer le bien-être des privilégiés.

Des deux côtés de l’Atlantique, les commentateurs qui naguère couvraient de louanges le libéralisme économique pratiqué pendant huit ans par M. Reagan ne trouvent pas aujourd’hui de mots assez sévères pour critiquer ses résultats désastreux, amplifiés et prolongés par la gestion de M. Bush. Mais M. Bérégovoy s’inspire-t-il de conceptions différentes ? En un an, le déficit budgétaire américain est passé de 220 milliards à 360 milliards de dollars, note le Washington Post (33) ; s’efforçant de réduire son propre endettement, le gouvernement français râcle les fonds de tiroir et met en vente une partie des actifs qu’il détient dans des entreprises nationales. Pour éponger la faillite des caisses d’épargne, Washington a déjà déboursé 165 milliards, et la facture totale se situera entre 250 milliards et 300 milliards de dollars (34). Un chroniqueur conservateur observe que le salaire moyen d’un ouvrier américain est aujourd’hui inférieur à son niveau de 1979 ; il ajoute que le pourcentage de femmes obligées de travailler alors qu’elles ont des enfants jeunes est passé de 30 % en 1960 à 65 % en 1987, et que, même avec deux salaires, l’endettement des familles ne cesse de croître : dans la classe moyenne, le paiement des hypothèques absorbait 14 % du revenu en 1950, puis 21 % en 1973, et 44 % à la fin de la dernière décennie (35). Pour plus de deux millions de sans-logis, bien entendu, pas question d’hypothèques…

Si fière de se trouver à l’avant-garde des industries de pointe, la Californie (souveraine, elle serait la sixième puissance économique au monde) a perdu 380 000 emplois cette année, et elle vient de voter des impôts supplémentaires de 7 milliards de dollars, qui ne suffiront pas à résorber son déficit (36). Les Californiens commencent à douter du rêve américain, du rêve capitaliste, qui a tant exalté — et comment ne pas les comprendre ? — les rescapés du communisme.

Seules des mesures efficaces contre le chômage et l’insécurité économique de l’individu peuvent réellement écarter le danger fasciste […]Il est nécessaire de contrer la propagande fasciste [mais] tous ceux qui s’intéressent à la sauvegarde des droits civiques […]doivent être prêts aussi à chercher sincèrement une solution au problème du chômage et à accepter les sacrifices nécessaires pour y parvenir. ALBERT EINSTEIN (1939)

A Detroit, pour le troisième trimestre 1991, General Motors annonce des pertes de 1 100 millions, suivi par Ford avec des pertes de 574 millions de dollars, celles de Chrysler s’élevant à 5 milliards pour la période janvier-septembre (37). Ne possédant aucune industrie civile comparable, comment les pays ex-communistes pourraient-ils se faire une place au soleil de la concurrence sur le marché mondial auquel ils cherchent à s’intégrer sans précaution, en brûlant les étapes ? A vrai dire, un seul argument pourrait, au moins pour quelques aventuriers, justifier un choix aussi risqué : alors que Chrysler est « au rouge » et ne cesse de perdre des parts de marché, son patron, M. Lee Iacocca, « se pavane » d’avoir personnellement encaissé l’an dernier 4,8 millions de dollars, indique l’International Herald Tribune (38) dans un article sur « le retour des barons voleurs » du XIXe siècle ; le même article signale que le groupe Time Warner Inc. totalise des dettes de 8,7 milliards de dollars, voit chuter ses recettes publicitaires de plus de 21 %, et annonce le licenciement de 600 salariés, ce qui ne l’a pas empêché de verser à son président un salaire annuel de 3,3 millions de dollars plus une gratification de 74,9 millions de dollars…

Contre les gestionnaires les plus réputés et les mieux rémunérés, le romancier et le dramaturge ont — ô scandale ! — toujours raison. “D’une manière générale, écrit John Mortimer (39), les criminels sont d’un esprit profondément conservateur. Ils croient passionnément à la libre entreprise et à une politique strictement monétariste en matière économique. Ils sont contre toutes les interférences de l’Etat, quelles qu’elles soient…”

« La révolte […] des peuples d’Europe orientale et de l’URSS » a traduit une aspiration simple : ils « avaient espéré de toutes leurs forces, derrière leur rideau de fer, vivre, comme à l’Ouest, normalement », écrit Paul Fabra (40) avant d’ajouter : « L’exemple de l’Ouest ne montre-t-il pas à l’évidence que rien ne s’oppose à ce qu’une économie assure une rapide amélioration du niveau de vie, rien sinon le système absurde de la planification et de la collectivisation des biens ? » Depuis longtemps constaté et abondamment commenté à l’Ouest, l’échec de ce système a fini par s’imposer à ceux-là mêmes qui, ayant mission de le gérer, s’illusionnaient sur leurs chances de le réformer. Son effondrement débouche sur le chaos, favorable à l’autoritarisme et à l’aventurisme. Il prive les économies occidentales d’un utile repoussoir : les voici désormais face à elles-mêmes, à leurs propres injustices et à leurs tares, impuissantes à satisfaire une demande sociale qui s’exprime avec force dans de nombreux secteurs d’activité.

Une autre politique, socialement moins désastreuse, serait-elle possible ? Ou bien faut-il « conclure qu’il est « normal » qu’il y ait des riches et des pauvres (41) » ? Et, entre les uns et les autres, quel écart sera jugé « normal » ? Et, qui en décidera ? « Franchement, je suis certaine que l’on ne peut pas faire actuellement une autre politique que celle de Pierre Bérégovoy », déclare Mme Edith Cresson (42). Chaleureusement approuvée par ceux qui, à gauche comme à droite, en tirent profit, cette politique n’en est que plus vigoureusement contestée par ceux qui en paient le prix et n’ignorent pas les scandales de l’« argent facile ». L’approche d’échéances électorales accroît la nervosité de l’opposition comme de la majorité. Disparu l’épouvantail communiste, si utile pour relativiser les phénomènes de pauvreté en Occident, le capitalisme libéral a perdu son meilleur alibi. Désormais, les zones de pauvreté dans la Communauté européenne et en Amérique du Nord, l’accablante misère des pays sous-développés, le désarroi social des pays enfin sortis du communisme, tout sera imputable au seul système économique encore en place et qui ne parvient pas à trouver un nouveau souffle.

Combien de temps osera-t-on encore prêcher la patience en attendant une reprise ? Si elle se produit, elle confortera dans leurs certitudes les « décideurs », les encouragera à persévérer dans la même voie. Et ainsi ils accentueront le dualisme, ce cancer de la démocratie. La gauche et la droite admettent d’une même voix que les petits agriculteurs sont « désespérés », que bien d’autres revendications ne sont pas dépourvues de légitimité, mais qu’il faut, hélas ! tenir compte de dures contraintes. Balivernes, pensent nombre de citoyens : ils voient chaque jour la montée du chômage et la multiplication des exclusions cohabiter fort bien avec un luxe insolent qui exaspère les plus modestes, sape leur confiance en la démocratie, les pousse vers l’extrémisme xénophobe et raciste.

Esquivant ce désarroi, les politiques choisissent de se battre sur un tout autre terrain. M. Jacques Chirac propose un ensemble de mesures pour « changer la République » (43), l’Elysée une réforme constitutionnelle, les socialistes un bricolage de la loi électorale, d’autres un vaste regroupement des démocrates, de gauche ou de droite, quelle que soit leur vision des problèmes économiques, pour faire échec au Front national. En quoi ces grandes manœuvres assureraient-elles plus de justice sociale, plus d’équité ? Poudre aux yeux, pure imposture si l’on ne se propose d’abord de changer la politique économique et sociale qui chaque jour apporte de nouveaux disciples à M. Le Pen. Sur les ruines du communisme fleurit la tentation de régimes autoritaires qui, dans l’ordre mais au détriment de la démocratie, imposeraient le libre jeu des lois du marché. Dans les vieilles démocraties, les courants extrémistes gagnent aussi du terrain. Que l’Europe de l’Est est proche de nous, et pas seulement par la géographie…



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