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Rêves et colère des Palestiniens, par Alain Gresh (Le Monde diplomatique, décembre 1998)

ByVeritatis

Août 20, 2022


«Je me pinçais. Je n’arrivais pas à y croire. Je foulais le sol de Tarshiha, la ville natale de mes parents. Ces maisons, mon père les avait visitées. Ces rues, ma mère les avait parcourues, il y a plus de cinquante ans. De mémoire, elle avait dessiné un plan, et il était d’une telle précision, comme si elle était partie la veille. J’étais de retour. »

Née au Liban, Samia est palestinienne. Engagée très tôt dans la lutte armée, elle a rêvé de libération, d’émancipation des femmes, de révolution mondiale. Pour la première fois, elle peut se rendre dans ce village, Tarshiha, en Israël, dont toute son enfance a été bercée. « La Palestine, je la connaissais par les récits. A chaque occasion, dans notre camp de réfugiés, pour un mariage ou pour un enterrement, nous l’évoquions, souvent en pleurant. Elle était une sorte de paradis perdu. Quand je me blottissais dans mon lit, et que le toit de zinc au-dessus de ma tête crépitait comme une mitraillette, sous l’effet des bourrasques, j’avais peur. Je rêvais d’un havre qui nous protégerait de tous les malheurs. »

Samia n’a pas été déçue, même si la réalité ne correspondait pas toujours aux souvenirs transmis. « Les paysages étaient encore plus beaux que ceux que j’imaginais. Plus beaux que les plus beaux paysages libanais. » « Lors d’une de mes promenades dans la ville, poursuit-elle, très émue, un couple d’Israéliens juifs m’a demandé le chemin de la polyclinique. » Je ne sais pas, je ne suis pas d’ici« , ai-je répondu spontanément. Puis, réalisant ce que je venais de dire, je me suis effondrée en larmes. » Samia est-elle d’« ici », « de Tarshiha » ? Est-elle prête à s’installer dans ce village, où réside encore une partie de sa famille, dans l’Etat d’Israël, en bonne entente avec ses voisins juifs ? Oui, affirme-t-elle sans hésiter. Avant de nuancer : « Le retour, sur le plan concret, n’est pas forcément important. Mais je veux pouvoir rentrer librement. »

Toujours peur de partir

On les appelle des « réfugiés ». Ils sont trois millions et demi, peut-être plus (lire « Des millions d’exilés »). Une minorité vivent dans des camps, au Liban ou en Syrie, en Jordanie ou en Cisjordanie, à Jérusalem-Est ou à Gaza ; certains sont installés en Egypte ou en Irak, dans le Golfe, ou même aux Etats-Unis. Nombre d’entre eux connaissent la pauvreté, mais d’autres sont médecins, ingénieurs, brillants intellectuels, voire richissimes hommes d’affaires. Nés le plus souvent en exil, ils répondent, quand on leur demande d’où ils sont originaires, « de Haïfa », « de Ramallah », « de Jaffa », ou de villages détruits après 1948 (1) et dont ils gardent précieusement la mémoire, à travers des photos, des titres de propriété ou des recueils de souvenirs.

Tous, comme Samia, rêvent de « retour ». Ils connaissent par cœur la résolution 194 de l’Assemblée générale des Nations unies adoptée il y a tout juste cinquante ans, le 11 décembre 1948 : « Il y a lieu de permettre aux réfugiés qui le désirent de rentrer dans leurs foyers le plus tôt possible et de vivre en paix avec leurs voisins. » Ils rejettent avec indignation l’autre terme de la proposition : « Des indemnités doivent être payées à titre de compensation pour les biens de ceux qui décident de ne pas rentrer… » On ne vend pas sa patrie…

Palestiniens et Israéliens le savent, de tous les dossiers en suspens dans les négociations, le sort des réfugiés est le plus complexe. Aucune solution durable pour l’ensemble de la région n’est imaginable avec le maintien de ces abcès de déstabilisation que sont les camps. D’innombrables plans ont été élaborés, mais pourront-ils concilier l’inconciliable, alors même que le retrait de quelques kilomètres carrés de Cisjordanie semble déjà insupportable au gouvernement israélien ? Partageant son temps entre Ramallah et Amman, le poète palestinien Mahmoud Darwich reconnaît le dilemme : « Une lutte se déroule en chacun de nous : le cœur nous interdit de renoncer à notre bien, et le cerveau nous dit qu’il n’est pas réaliste de penser que nous allons retourner dans nos villes et nos villages, à l’intérieur d’Israël. Mais comment abandonner ? Notre mémoire est encore fraîche, nous n’avons pas été exilés depuis 2 000 ans. Notre maison, nos terres sont si proches. »

1948, la nekba (la catastrophe) reste une blessure non cicatrisée dans l’imaginaire palestinien. « En 1948, la conscience nationale était en formation, explique le Dr Eyad Sarraj, qui dirige le Centre communautaire de santé mentale de Gaza (2). L’identité des Palestiniens, en majorité des paysans, était liée à la terre. Perdre sa terre, sa maison, c’était perdre son honneur, son identité. » Le centre du Dr Sarraj soigne les personnes les plus vulnérables de la société, les femmes moins brimées par une société patriarcale et les enfants traumatisés par de longues années d’occupation et par une violence qui les a souvent déstructurés. Lors de son arrestation en 1996 — il avait osé critiquer M. Yasser Arafat —, le Dr Sarraj a assisté à l’interrogatoire d’un prévenu. L’officier, un jeune cadre palestinien de l’Intifada, a fini par s’énerver, et s’est mis à crier, puis à hurler en… hébreu. Etrange identification de l’ancienne victime avec le bourreau…

« Nous, les Palestiniens, poursuit-il, avons une peur profonde du déracinement, de l’expulsion. La paix, pour moi, se résume à une exigence : que l’on ne puisse plus m’expulser de chez moi. Avant les accords d’Oslo, j’avais toujours peur de partir à l’étranger : n’allait-on pas m’interdire de revenir ? » Il se souvient. « C’était dans la ville de Khan Younis, dans le sud de la bande de Gaza, en 1991. Les soldats israéliens ont entouré un pâté de vingt-huit maisons. Ils ont fait sortir les habitants et leur ont demandé de livrer un “terroriste”. Devant leur refus, ils ont dynamité les habitations une à une, puis ont fait rouler leurs chars sur les ruines. Or ces logis avaient été érigés par des réfugiés du camp voisin. Pendant une dizaine d’années, ils avaient accumulé l’argent nécessaire pour s’installer en ville. Je n’oublierai jamais cette vieille femme pleurant devant les décombres : pour la troisième fois, elle perdait tout — en 1948, puis en 1971 sa maison avait été déjà dévastée par les troupes du général Sharon. »

Ouzo. Aucune mention de ce nom sur les cartes ni sur les panneaux indicateurs à l’approche de Saïda, la métropole du sud du Liban. Interrogés, les responsables palestiniens eux-mêmes ignorent de quoi il s’agit. Pourtant, aux portes du grand camp d’Ein El Helweh est blotti un bidonville que ses habitants désignent sous ce vocable exotique d’Ouzo, à l’origine singulière. C’étaient les années 70, le Tchad et la Libye s’affrontaient pour le contrôle d’une obscure zone désertique, la bande d’Aouzou. L’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et la gauche libanaise envoyèrent des officiers soutenir le colonel Mouammar Kadhafi. A leur retour, ces combattants édifièrent un cantonnement, déserté après le départ de l’OLP du Liban. Des milliers de miséreux prirent d’assaut les baraquements. Déformation d’Aouzou, le nom Ouzo, est resté.

Les ruelles sont si étroites que deux personnes peuvent à peine s’y croiser. Les maisons avec leur toit de tôle sont inondées durant l’hiver. L’eau est souvent coupée et des rigoles à ciel ouvert servent d’égouts. « Expulsés de Galilée en 1948, nous avons vécu à Nabatieh, un camp du sud du Liban, jusqu’en 1969 et les premiers affrontements entre l’armée et l’OLP, explique Fatima, dans la pièce qui lui sert d’appartement à elle et aux huit membres de sa famille. Nous avons alors émigré à Beyrouth, à Tall al Za’tar. » En 1976, la droite libanaise encercle ce camp. L’épouvantable siège durera cinquante-deux jours. Nouvelle déportation, cette fois-ci vers Chatila. Faut-il rappeler les massacres de 1982, à l’heure où l’un des principaux responsables du carnage, M. Ariel Sharon, est nommé ministre des affaires étrangères israélien pour « négocier » la solution « définitive » de la question palestinienne ? « Morts les yeux grands ouverts, ils connurent l’épouvante de voir toutes choses créées, hommes, chaises, étoiles, soleils, phalangistes, trembler, se convulser, se brouiller (…), a écrit Jean Genet. Les moribonds voyaient, sentaient, savaient que leur mort était la mort du monde (3). »

Encore un départ, pour les survivants, vers la banlieue de Saïda, puis, en 1991, à l’issue de combats dont ils ont renoncé à comprendre le sens, arrivée à Ouzo. Simple étape, pour eux, de ce douloureux exode de cinquante ans qui doit les ramener vers la terre promise, vers la Palestine. Si l’on en croit la Bible, les Hébreux ne souffrirent que quarante ans d’errance à travers le désert, après le départ d’Egypte, pour que s’achève leur quête…

« Nous n’oublierons jamais la Palestine, ni ne renoncerons au droit au retour », dit simplement Samira. On ne perçoit chez elle aucun découragement, aucun abattement. Au contraire, aujourd’hui, elle est particulièrement satisfaite. Profitant de son jour de congé — privilégiée, elle a réussi à trouver une place de femme de ménage —, elle a achevé, de ses propres mains, la construction de sa cuisine grâce à des matériaux dérobés, confie-t-elle avec un petit sourire, sur un chantier voisin. Elle avait déjà aménagé un « salon », avec un canapé récupéré dans une décharge et construit des toilettes, un vrai luxe ici. Samira a été une combattante, elle s’est battue dans les rangs du Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP). Durant la guerre de 1982, elle a épousé un étudiant yougoslave venu rejoindre les Palestiniens. Ils se sont installés ici en 1991, avec leurs trois enfants. Puis son mari a disparu, sans doute tué par l’armée libanaise. Sa forme de résistance, c’est d’édifier une vie décente, sans perdre le sourire, en attendant des lendemains moins sombres.

Comme d’autres gens modestes dans les camps du Liban et de Syrie, et bien que les réfugiés aient été les grands oubliés des accords d’Oslo, elle fait confiance à M. Yasser Arafat. Qui propose autre chose ? Les discours des organisations de l’opposition sont discrédités ; Hamas ne cherche pas à s’implanter en dehors de la Cisjordanie et Gaza ; M. Arafat, quelles que soient les critiques — et elles sont beaucoup plus vives là où s’est installée l’Autorité palestinienne, avec son lot de corruption et de répression —, reste le symbole de la renaissance nationale. Les Palestiniens de l’exil sont fatigués. Pas une famille qui n’ait donné un, deux, trois martyrs à la lutte. Pas une famille qui échappe aux difficultés économiques, à la dispersion, à la peur des lendemains.

« Nous avons été trahis par tout le monde, par la communauté internationale mais en premier lieu par les Arabes, s’indigne Mohamed, un combattant qui a passé une vingtaine d’années à se battre sur tous les fronts et qui s’est installé dans le camp de Sbeineh, près de Damas. Que pouvait faire Arafat dans ces conditions ? Un drapeau sur une pierre palestinienne ne vaut-il pas mieux que rien ? »

La mémoire est encore fraîche de l’expulsion, du jour au lendemain, en 1991, de trois cent cinquante mille Palestiniens du Koweït. Même dans les « zones autonomes », personne ne se sent vraiment à l’abri. La ville d’Hébron préfigure-t-elle le cauchemar à venir ? A la suite d’un accord salué par la communauté internationale comme « un pas supplémentaire vers la paix », la ville a été divisée en deux, une zone sous contrôle palestinien, une autre sous contrôle israélien, qui représente 20 % de la ville et à l’intérieur de laquelle vivent vingt mille Palestiniens et quelques centaines de colons. Au cœur de la vieille ville, ces derniers se livrent à toutes les provocations, sous l’œil bienveillant des soldats israéliens.

A Tal Armeida, sur les hauteurs de la ville, se sont installés quelques fanatiques juifs. Du toit d’une maison voisine, protégée par des grillages — les colons jettent pierres et détritus, dans l’espoir que ses occupants abandonneront leur demeure —, Anwar indique les différents postes militaires nécessaires pour assurer la « sécurité » des colons. Mais qui assure la sécurité des Palestiniens ? A la suite des accords israélo-palestiniens de Wye Plantation d’octobre 1998 — encore « un pas vers la paix » —, le gouvernement de M. Benyamin Nétanyahou a décidé, entre autres mesures destinées à renforcer la colonisation (crédits supplémentaires, confiscation de terres pour construire des routes de contournement, travaux au centre de Jérusalem-Est) (4), de transformer en constructions en dur les préfabriqués où sont logés ces « fous de Dieu ».

Youssef, trente-trois ans, vit à Hébron et il est originaire de Falouja, à l’intérieur d’Israël. Intellectuel, poète à ses heures, fonctionnaire de l’Autorité palestinienne, il organise avec succès des représentations théâtrales dans les écoles. Il ne cache pourtant pas ses angoisses. « Nous allons vers la division de la ville. Petit à petit, nous sommes expulsés. J’ai peur pour mon avenir, pour celui de mon fils. » Déjà, la vieille ville s’est vidée de la majorité de ses habitants. Comment, dans ces conditions, renoncer à sa maison de Falouja et aux titres de propriété que son père lui a transmis ? « Répudier cette terre serait trahir mes ancêtres et mon peuple, ce serait contraire à la religion. Je sais à qui appartient chaque arpent de Falouja. Chaque année j’y retourne pour voir l’arbre que ma mère a planté en 1943, lors de son mariage avec mon père. »

Prisonnière sur sa terre

Si l’une des faces de la vie des Palestiniens est l’insécurité, l’autre est l’enfermement. Sous le coup des défaites politiques et militaires successives, leur espace de déplacement s’est réduit, au risque de les étouffer. Devant sa maison, à Ouzo, Jamal, la soixantaine, originaire de Cisjordanie, effectue quelques menus travaux. Il a rejoint le Fath en Jordanie en 1969, puis, avec les fedayin, s’est replié sur le Liban. Il a été sur tous les fronts, a participé à la résistance de Beyrouth durant l’été 1982, mais se retrouve sans papiers, menacé d’expulsion. Confiné dans le périmètre étroit du camp, il survit en récupérant des bouteilles en plastique dans les poubelles, pour un salaire de misère.

A Ein El Helweh, la directrice de la crèche Ghassan Kanafani (du nom du grand écrivain palestinien) n’arrive pas à comprendre. Une de ses puéricultrices, partie se faire soigner en Allemagne, est bloquée là-bas. Elle disposait pourtant du fameux visa de retour, obligatoire pour tout Palestinien qui quitte le Liban. Et puis, brusquement, elle comprend. Quand l’enseignante, qui s’occupe des enfants aveugles et qui est elle-même malvoyante, a pris l’avion à l’aéroport de Beyrouth, les autorités ont profité de son infirmité pour annuler, sans qu’elle s’en aperçoive, son visa de retour.

A quelques centaines de kilomètres de là, à Deheiché, près de Bethléem (Cisjordanie), Mouna a créé le premier site Internet d’un camp de réfugiés. Pourtant, depuis 1994, elle reste prisonnière des quelques kilomètres carrés de la ville, sous souveraineté palestinienne. Elle possède pourtant un passeport américain, mais elle devrait, tous les trois mois, renouveler son visa auprès des autorités israéliennes pour… vivre dans son propre pays, avec son époux. Grâce au courrier électronique et au téléphone, elle poursuit un patient travail pour la presse locale et internationale.

Ahmed a vingt-cinq ans et vit dans le camp de Jabalia, à côté de Gaza, quatre-vingt-dix mille personnes entassées sur 1,5 kilomètre carré… Conditions de vie très dures : à Gaza, la pauvreté frappe 38 % des familles et le chômage atteignait, au premier semestre 1998, près de 30 % de la main d’œuvre. Ni l’électricité ni l’approvisionnement en eau ne sont assurés en permanence. Il est vrai que cinq mille colons continuent d’occuper 40 % de la surface de la bande et accaparent 80 % de ses ressources en eau. Ahmad était étudiant à l’université de Bir Zeit, en Cisjordanie. Les tracasseries permanentes des autorités israéliennes au point de passage d’Erez, seul porte d’accès à Israël, lui ont fait perdre son année universitaire et renoncer aux études supérieures. Il ne peut aller travailler comme ouvrier ou serveur dans l’Etat juif — comme tous les militants fichés durant l’Intifada — et il n’a pu trouver une place dans l’administration palestinienne.

Le Liban, pire que tout

Depuis la signature des accords d’Oslo en 1993, le fossé entre la Cisjordanie et Gaza, entre les différentes régions de Cisjordanie, entre Jérusalem-Est et l’arrière-pays se sont élargis. « On a appris à se passer de Jérusalem — interdite depuis 1993 aux Palestiniens de Cisjordanie —, de ses lieux de rencontre, de ses monuments, de ses hôpitaux », regrette Mouna. L’« entité palestinienne autonome » ressemble à un archipel, dont les terres s’éloigneraient les unes des autres.

Si l’exil est douleur et amertume, il n’a pas le même goût partout. En Syrie, les réfugiés disposent des mêmes droits que les nationaux, à l’exception du droit de vote. Ils peuvent ouvrir un commerce, posséder un logement, devenir fonctionnaire, exercer la profession d’avocat ou de médecin. En revanche, au Liban ils sont soumis, depuis le début des années 90, à des mesures d’une dureté exceptionnelle, à « un racisme pire que celui de l’Etat juif », s’indigne un journaliste qui a passé quinze ans en prison en Israël.

Une seule route d’accès, contrôlée par l’armée libanaise, conduit à Rachidieh, un grand camp qui s’étend au bord de la mer, non loin de Tyr, dans le sud du Liban. A l’entrée, les voitures sont fouillées : aucun sac de ciment, aucune pierre, aucun morceau de bois, pas même un clou ne peut entrer. Nulle explication n’est donnée par les soldats, nulle protestation n’est émise par le conducteur, c’est la routine. Mahmoud, la quarantaine, commente : « On nous interdit d’apporter tout matériau pour construire, pour améliorer nos logements. » Il évoque encore avec horreur le siège mené au milieu des années 80 par la milice chiite Amal. « Ils ne faisaient aucune différence entre femmes et enfants, vieillards ou adultes, leur but était de nous massacrer tous. C’était pire que l’occupation israélienne en 1982. » Mahmoud a fait des études supérieures à Bagdad ; il parle arabe, anglais, turc, farsi et kurde. « L’Irak est une dictature, reconnaît-il, mais au moins, avant 1990, son gouvernement assurait la vie matérielle de ses nationaux. Ici, une soixantaine de professions sont interdites aux Palestiniens. Je travaille comme journalier, mais notre survie dépend de l’argent que nous recevons de notre famille à l’étranger. Je suis prêt à émigrer n’importe où, au Zimbabwe s’il le faut. » Et, en effet, chaque mois, officiellement ou clandestinement, au gré des occasions qui se présentent, des dizaines de jeunes quittent le camp, sans possibilité de retour, souvent par des filières clandestines, contrôlées par les mafias. Sur les trois cent soixante-cinq mille Palestiniens recensés au Liban, ils seraient près de cent mille à s’être installés qui en Europe du Nord, qui en Allemagne, qui dans le Golfe.

Au Liban, les Palestiniens sont devenus le bouc émissaire idéal pour tous les partis politiques, de gauche ou de droite. Peu pressés d’analyser leurs propres responsabilités dans la guerre civile, leurs erreurs et leurs crimes, les Libanais rejettent sur les Palestiniens toutes leurs fautes. Il y a longtemps que les responsables ont oublié les massacres de Sabra et Chatila dont l’un des principaux instigateurs, M. Elie Hobeika, siégeait encore au gouvernement en novembre 1998. Qui se souvient, comme le docteur C., un médecin libanais qui a passé sa vie à exercer dans les camps de réfugiés mais qui craint de donner son nom, de ce temps où « chaque pierre, chaque arbre était avec la révolution palestinienne »  ? Où celle-ci faisait vibrer une jeunesse désireuse de briser le carcan du confessionnalisme et des traditions ? Où Beyrouth était l’ardente capitale, comme le rappelait Jean Genet, d’ « une révolution grandiose en forme de bouquet d’artifice, un incendie sautant de banque en banque, d’opéra en opéra, de prison en palais de justice (5) » ?

La vie des réfugiés, notamment de ceux qui vivent dans l’un des cinquante-neuf camps installés aux frontières d’Israël, dépend pour beaucoup de l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine (Unrwa), créé en 1949. C’est l’Unrwa qui s’occupe de la gestion des camps et de leur espace, de la voirie et de l’électricité, de l’eau comme du ramassage des ordures (6). Le camp bénéficie, dans une certaine mesure, d’un statut d’extraterritorialité, auquel les réfugiés sont attachés : il est la preuve de la persistance de leur cause. Fouad, un cadre du Fath, est membre de la commission populaire qui gère le camp de Khan Younis ; la commission est élue et tente de répondre aux demandes des habitants en matière de problèmes, aussi bien de voisinage que de services. Il explique : « L’installation dans la bande de Gaza de l’Autorité palestinienne ne nous concerne pas directement, en tant que réfugiés. Nous considérons cette Autorité comme un gouvernement hôte, qui nous accueille en attendant que notre problème soit réglé. »

Ils sont un millier, vêtus de leurs tabliers marron rassemblés dans la cour carrée, entonnant des chants patriotiques avant d’entrer en classe. Cet après-midi, un millier d’autres les remplaceront : comme la majorité des établissements de l’Unrwa, l’école de garçons d’Ara, dans le camp de Jaramana, proche de Damas, travaille en « double service » — dans certaines, on a déjà commencé le « triple service ». Des dessins et des slogans animent les murs : « Le livre est une lumière qui nous illumine. » « Il faut coopérer pour plus de beauté et pour un environnement propre. » Ils coexistent avec d’autres appels, plus politiques : « La patrie n’a pas besoin de nos larmes, mais de notre sang. » « Demain, ensemble, nous danserons sur la terre de Palestine. »

Le maître parcourt les travées étroites, brandit de petits dessins, interroge sans jamais se lasser. Qu’est-ce que c’est ? Dix mains se lèvent. « An egg », répond l’un d’eux. Et ceci ? « An eagle », reprend un autre . Puis toute la classe répète en chœur : « This is an egg. » « This is an eagle. » Ils sont cinquante, âgés d’une dizaine d’années, à suivre la première année du cours d’anglais. Comme dans la plupart des 650 écoles dépendant de l’Unrwa, les classes sont surchargées : en moyenne, 44-45 élèves en Syrie, 47-48 à Gaza, mais seulement… 37 à 39 au Liban. Pourtant, dans ce dernier pays, le taux de réussite au brevet, qui marque la fin des cycles assurés par les écoles de l’Unrwa est passé en dessous des 50 % : il était de près de 90 % il y a dix ans (7).

Dans tous les domaines, l’Unrwa — qui assure l’éducation des réfugiés, jusqu’au brevet, les soins de santé et l’aide aux plus défavorisés — est en état de siège. Son financement, assuré à 95 % par des contributions internationales volontaires, n’est plus suffisant. En 1998, l’organisation a dû réduire de 60 millions de dollars, soit de 20 % environ, ses dépenses. Désormais, elle consacre 94 dollars à chaque réfugié, contre 120 en 1992. Il ne s’agit pas seulement d’indifférence de la communauté internationale, mais aussi d’un plan délibéré des Etats-Unis et d’Israël pour liquider l’Unrwa : son existence même témoigne de la persistance d’un drame que ces deux pays voudraient voir s’évaporer.

Des solutions sont-elles possibles ? Sans doute, et le fait que les réfugiés soient en majorité prêts à reconnaître Israël et même à y vivre est un signe de l’évolution des esprits (8). Pour Mahmoud Darwich, deux conditions sont toutefois indispensables : « Israël doit reconnaître sa responsabilité dans l’exode des Palestiniens en 1948 et ouvrir ainsi la voie à une réconciliation ; les Palestiniens doivent jouir d’une véritable indépendance nationale, avec la création d’un Etat indépendant. » Car on ne pourra pas maintenir indéfiniment des millions d’êtres humains dans ce que Mahmoud Darwich appelle « l’arrière-cour de [leur] patrie ».



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