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Hôtel quatre étoiles, skatepark… Dans le Vercors, le mégaprojet de Tony Parker inquiète


À quelques kilomètres de Villard-de-Lans, en Isère, le domaine skiable la Côte 2000 est visible depuis la route qui serpente. Les différents immeubles d’une copropriété tout droit sortie des années 1970 se détachent dans le ciel. Au pied des remontées mécaniques, le grand parking à ciel ouvert va bientôt être remplacé par l’Ananda Resort, un complexe hôtelier quatre étoiles. Une opération menée par la société Infinity Nine Mountain [1], présidée par… l’ancien basketteur Tony Parker. Et ce projet ne plaît guère aux habitants.

Mains vissées au micro, lors de la réunion publique du 12 août, Tom Wallis, entrepreneur, moniteur de ski et habitant de la station, dénonce le côté « obsolète » de ces projets « basés sur la monoculture du ski alpin ». Car le projet est d’envergure : 132 appartements, 900 lits, 2 450 m² de commerces, 620 places de parking souterraines, un parvis de 4 200 m² ou encore un centre d’activité indoor seront construits pour un total de près de 98 millions d’euros. Et ce n’est pas tout.

Non loin de là, sur la commune de Corrençon-en-Vercors, le domaine skiable le Clos de la Balme verra lui aussi sortir de terre un projet immobilier. Le Hameau des Arolles prévoit, selon le dossier déposé en préfecture, 135 logements pour 230 lits (600 selon le collectif [2]) et une surface de plancher de 11 995 m². Et à l’instar du domaine de Villard-de-Lans, celui de Corrençon-en-Vercors est également géré par… Tony Parker.

Au premier plan, le projet Ananda Resort, qui sera construit sur le parking actuel du domaine skiable Côte 2000, juste devant les logements actuels. © Infinity Nine Mountains

Depuis sa retraite de sportif, l’ancien basketteur international a investi dans plusieurs domaines allant du sport, à l’immobilier ou l’éducation. En 2019, il devient actionnaire majoritaire (à 76,8 %) de la société des remontées mécaniques de Villard-Corrençon (SEVLC) [3] pour un total de 9 millions d’euros. C’est elle qui est chargée de la station de ski de Villard-de-Lans/Corrençon-en-Vercors. Pour y gérer les vingt-et-une remontées mécaniques qui jalonnent les 125 kilomètres de pistes de ski, Tony Parker s’est entouré d’enfants du pays comme Guillaume Ruel ou Sébastien Giraud — respectivement président et directeur général de la SEVLC. Localement, l’ombre de Tony Parker est omniprésente. Rien d’étonnant, donc, que le projet Hameau des Arolles soit par exemple mené par l’entreprise Federaly, dont le dirigeant Ruben Jolly est administrateur de la SEVLC et… directeur général d’Infinity Nine Mountain, que préside Tony Parker.

« J’ai vu le rachat de la SEVLC comme quelque chose de positif, se souvient Richard Sauvajon, hôtelier à Corrençon-en-Vercors. Comment ne pas donner de crédit à quelqu’un qui a une carrière internationale, qui réussit et qui affirme à qui veut l’entendre qu’il est tombé amoureux d’un endroit et de ses habitants ? » « Nous sommes tous pour un développement touristique », prévient l’entrepreneur et moniteur de ski Tom Wallis. Lui-même a fait partie des associés de Tony Parker sur le territoire, avant de quitter le navire en janvier 2022. « Avec ce type de projet à la Côte 2000, comme au Clos de la Balme, je n’étais pas vraiment aligné avec l’équipe de Tony Parker. »

Un grand projet immobilier est prévu sur le domaine skiable le Clos de la Balme, à Corrençon-en-Vercors. © Élodie Potente/Reporterre

Sous-évaluation des conséquences environnementales

Comme beaucoup de résidents de Villard-de-Lans (4 300 habitants) et Corrençon-en-Vercors (350 habitants) le craignaient, le plaisir de la glisse s’est conjugué au développement immobilier. Si l’hôtel quatre étoiles est un projet privé, Marie Zawistowski, conseillère municipale de Villard-de-Lans, regrette l’opacité de l’opération : « Ce type de projet immobilier mérite un vrai effort de concertation avec la population », estime-t-elle. « On a fait avec les éléments que l’on avait », rétorque Arnaud Mathieu, maire de Villard-de-Lans. L’édile ajoute qu’un projet immobilier sur la station était de toute façon envisagé par l’ancienne équipe municipale avant l’arrivée de Tony Parker. « Nous avons préservé un terrain agricole en choisissant de construire sur le parking actuel », appuie-t-il.

Mais les conséquences environnementales de ces projets inquiètent. Situés dans le Parc naturel régional du Vercors, les deux sites sont « en zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique, en zone d’importance de conservation des oiseaux et répertoriés comme stations de moyenne montagne soumises aux effets du réchauffement climatique », énumère Christiane, membre du collectif Pour un autre projet, organisateur de la réunion publique du 12 août.

Une centaine d’habitants de Corrençon-en-Vercors et alentour se sont réunis vendredi 12 août pour dénoncer l’opacité du projet immobilier sur le Clos de la Balme. © Élodie Potente/Reporterre

La Mission régionale d’autorité environnementale (MRAE) d’Auvergne-Rhône-Alpes a d’ailleurs soumis les deux projets à évaluations environnementales. Pour l’Ananda Resort, envisagé sur un terrain déjà bétonné, l’autorité régionale estime dans son avis rendu début août qu’il manque des éléments concernant les émissions de gaz à effet de serre de l’unité touristique nouvelle (UTN), ainsi que les effets sur l’eau potable et l’assainissement. Rien d’anormal selon Pascal Vie, président d’HoliProject qui coordonne le développement du projet immobilier quatre étoiles, même si celui-ci va prendre un peu de retard.

L’avis émis en 2021 concernant le Hameau des Arolles, construit sur un terrain autrefois boisé, met en garde sur plusieurs points, notamment la protection de la biodiversité : « En l’absence d’inventaire, le dossier ne permet pas de caractériser les enjeux du site et de son environnement proche et ne fait ainsi pas la démonstration de l’absence d’impact du projet sur les espèces naturelles, notamment protégées ou patrimoniales », peut-on y lire. L’instance insiste également sur les conséquences des travaux sur la vie des habitants, leur pollution et le trafic routier généré.

Remontées mécaniques du domaine la Côte 2000 à Villard-de-Lans. © Élodie Potente/Reporterre

« Nous devons déclencher une action intercommunale, les problèmes de l’eau, de l’assainissement, du trafic routier vont concerner tout le territoire », souligne Christophe Cabrol, conseiller municipal à Autrans-Méaudre, une commune voisine. En conclusion, la MRAE écrit que « l’évaluation des impacts de l’UTN du Clos de la Balme est un bon exemple de la sous-évaluation systématique des impacts ». Thomas Guillet, maire de Corrençon-en-Vercors, estime de son côté que tout était déjà dans le dossier : « Ce projet a été inscrit dans le PLUI [plan local d’urbanisme intercommunal] qui a été validé par les services de l’État », ajoute-t-il. Les deux études environnementales devront de toute façon être soumises à consultation publique, sans quoi les travaux prévus pour 2023-2024 ne pourront pas démarrer.

Le casse-tête du tout ski

Alors que les séjours à la montagne ne concernent que 8 % des Français, les locaux, dont la vie économique est rythmée par le tourisme de montagne, craignent que ces deux gros projets immobiliers ne soient pas vraiment gage de développement. Ils redoutent même qu’ils restreignent un peu plus l’accès aux stations. « Le tourisme changera et les gens ne viendront plus pour les mêmes raisons », regrette Tatiana, habitante de Corrençon-en-Vercors.

« C’est une offre inexistante sur le plateau », répond Arnaud Mathieu. Le maire de Villard-de-Lans y voit au contraire une façon de pérenniser la station de ski et ses activités. Outre les touristes habituels, l’équipe de Tony Parker vise une clientèle d’affaires pour favoriser une meilleure occupation « 300 jours par an », indique Pascal Vie. Actuellement, la station comprendrait 7 300 lits « froids ou tièdes » [4], inoccupés une grande partie de l’année. Pour les deux projets, le locatif est privilégié : un seul investisseur sera désigné pour éviter la vente en lots et l’impact sur le long terme des résidences secondaires.

Le domaine Côte 2000 à Villard-de-Lans. © Élodie Potente/Reporterre

Mais les deux parties s’accordent sur un point : les stations de ski, peu importe leur taille, doivent amorcer leur transition. « C’est le ski alpin qui financera la transition des stations », nuance Pascal Vie. Aujourd’hui, 80 % des revenus de la SEVLC proviennent du ski. Pour tenter d’attirer de nouveaux publics, Tony Parker et son équipe prévoient un centre d’activités indoor de 7 650 m² à l’intérieur du complexe quatre étoiles, avec un skatepark et un mur d’escalade. Reste à savoir si cela suffira pour transformer l’économie de cette station de moyenne montagne face au réchauffement climatique.

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