«La politique étrangère n’est pas un luxe. La France va en avoir plus que jamais besoin », écrit M. Hubert Védrine dans son dernier essai (1). L’ancien ministre des affaires étrangères dresse un tableau lucide des multiples dossiers « chauds » – certains sont de véritables bombes politiques à retardement – sur lesquels le prochain gouvernement français, comme tous les autres, devra prendre position. Il évoque notamment l’engrenage pouvant conduire à un « choc des civilisations » (2).

Il est significatif que, dans les programmes des candidats à l’élection présidentielle, la politique étrangère et la défense apparaissent le plus souvent en queue de liste, et en association avec les questions européennes. Les deux sujets sont effectivement connexes, puisque des politiques étrangères nationales peuvent être mutualisées au niveau européen, et que la Commission de Bruxelles dispose de représentations autonomes dans plus d’une centaine de pays. Connexes aussi, car la politique commerciale et la politique agricole communes, qui, depuis des décennies, sont des compétences exclusives de l’Union européenne, ne peuvent pas être détachées des négociations politiques et diplomatiques des Etats membres avec les pays tiers.

Mais les deux sujets sont aussi distincts en ce que l’Union encadre surtout très strictement les politiques intérieures. Les Vingt-Sept ne disposent déjà plus des deux leviers économiques que sont les politiques monétaire et budgétaire. La fiscalité, en théorie toujours du ressort des Etats, tend, dans les faits, à s’uniformiser par le bas sous la pression de la concurrence intracommunautaire. Et les quelque quatre-vingt mille pages de l’« acquis communautaire » (traités, directives, décisions, règlements, jurisprudence) formatent la quasi-totalité des activités nationales.

En bonne logique, le chapitre Europe devrait donc figurer en exergue de tous les programmes électoraux, dans la mesure où c’est seulement dans les interstices des politiques communes que se situent les marges de manœuvre pour des actions nationales. Sans complète remise à plat de ces politiques, et par conséquent sans renégociation du contenu même des traités, de nombreuses mesures égrenées dans les catalogues de propositions des uns et des autres sont dénuées de toute portée effective.

Des bribes de vision géostratégique

On peut citer, parmi celles avancées par les candidats partisans du « oui » au traité constitutionnel européen rejeté le 29 mai 2005 – qui les aurait pourtant rendues impossibles ! –, le refus du dumping fiscal formulé par M. Nicolas Sarkozy (Union pour un mouvement populaire, UMP) (3). Cette thèse est vaguement reprise par M. François Bayrou (Union pour la démocratie française, UDF), favorable à une harmonisation de la fiscalité européenne. On peut aussi citer la demande des Verts et de leur candidate, Mme Dominique Voynet, de « réserver l’accès au marché européen aux produits et services qui respectent au minimum les conventions de l’Organisation internationale du travail dans leur phase de production et de transport » ; la mesure n° 89 (sur 100) du pacte présidentiel de Mme Ségolène Royal (Parti socialiste, PS), visant à inscrire dans les statuts de la Banque centrale européenne (BCE) l’objectif de croissance-emploi. Mme Voynet va plus loin, qui propose de revenir sur l’indépendance de la BCE.

Ces mesures, et bien d’autres, qui remettent ouvertement en cause le contenu des traités, conditionnent bon nombre de politiques économiques et sociales préconisées par ailleurs par ces mêmes candidats. Aucun d’entre eux ne précise toutefois ce qui se passerait si elles n’étaient pas entérinées par les vingt-six autres Etats membres de l’Union, hypothèse pourtant hautement probable…

Peu diserts sur cette question majeure, ces candidats, comme la majorité des autres, le sont à peine davantage sur la politique étrangère qu’ils auraient à mettre en œuvre en cas d’élection. Pour la plupart, ils en restent au niveau de généralités agrémentées de quelques bribes de vision géostratégique. Il n’est qu’en apparence paradoxal que les propositions les plus construites et les plus nombreuses émanent de candidats qui n’ont aucune chance d’accéder à l’Elysée : M. Olivier Besancenot (Ligue communiste révolutionnaire, LCR), M. José Bové et Mme Marie-George Buffet (« gauche populaire et antilibérale »), qui, pour ne prendre que cet exemple, sont les seuls (4) à recommander la sortie ou l’émancipation de la France de l’Organisation du traité de l’atlantique nord (OTAN), voire la dissolution de cette organisation. Mme Royal, pour sa part, se borne à demander de « résister aux tropismes d’extension permanente des champs d’action et des domaines d’intervention de l’OTAN ».

D’une manière générale, les candidats des principaux partis de gouvernement (UMP, UDF et PS) s’en tiennent à des postures de principe, mais ils ne peuvent cependant faire l’économie de quelques précisions sur au moins trois grandes questions que l’actualité leur impose : les relations avec les Etats-Unis, les conflits du Proche-Orient et la présence de la France en Afrique.

Le « lien transatlantique », surtout après la débâcle irakienne et la victoire des démocrates aux élections de mi-mandat de novembre dernier aux Etats-Unis, est un sujet hautement sensible. A la lecture des programmes et des déclarations, il semble que toute inclination atlantiste soit, du moins en paroles, devenue taboue pour l’ensemble de l’éventail politique. La question ne se posait pas pour les candidats de la « gauche de la gauche », ni pour M. Philippe de Villiers (Mouvement pour la France, MPF) et M. Jean-Marie Le Pen (Front national). Dans leur programme, les Verts et Mme Voynet ne disent rien sur ce sujet, mais ne peuvent pas être suspectés de sympathie particulière pour l’Amérique de M. George W. Bush, véritable contre-modèle pour l’écologie politique. En revanche, les positions de M. Bayrou, de Mme Royal et surtout de M. Sarkozy étaient plus attendues.

M. Bayrou et le PS ont condamné, à l’époque, l’invasion de l’Irak. La campagne électorale leur a permis d’actualiser leurs critiques. Ainsi, M. Bayrou affirme : « J’ai approuvé la position définie par le président Chirac et défendue par Dominique de Villepin. La France n’a pas été arrogante, elle a été fidèle à elle-même. » Mme Royal a également apprécié positivement la politique suivie par M. Jacques Chirac.

Sur ce dernier point, elle s’est démarquée des positions prises par un de ses concurrents pour l’investiture du PS, M. Dominique Strauss-Kahn, qui, en dénonçant le « style » de la diplomatie française, entretient le doute sur ce qu’il pense réellement de sa substance. Dans la revue Le Meilleur des mondes, animée par des « intellectuels » proaméricains et favorables à la guerre en Irak (comme André Glucksmann), l’ancien ministre des finances déclarait tranquillement : « Sur cette question, ma ligne pourrait se résumer ainsi : Ni Chirac ni Blair. Ni l’arrogance stérile de Jacques Chirac ni le suivisme de Tony Blair (5). »

« Arrogance » : le mot de code utilisé des deux côtés de l’Atlantique par les adversaires de la position française sur l’Irak est également prononcé par M. Sarkozy dans la même livraison de la revue des « néoconservateurs » français : « Je ne veux pas d’une France arrogante. » Pour preuve de l’humilité qu’il entendait assigner à la politique étrangère de son pays, le candidat de l’UMP s’était rendu le 12 septembre dernier à Washington, où, pour mériter une photographie aux côtés de M. Bush, il avait déclaré que la France n’était « pas exempte de reproches » dans sa relation avec Washington.

Très vite, M. Sarkozy comprit l’énorme erreur qu’il venait de commettre en s’affichant ostensiblement avec le président des Etats-Unis et en paraissant cautionner sa politique. Une telle erreur avait déjà contribué à la défaite du président du gouvernement espagnol, M. José María Aznar, lors des élections de mars 2004, et elle va prochainement entraîner le départ sans gloire de M. Anthony Blair au Royaume-Uni. Aussi, portant comme une croix le sobriquet « Sarkozy l’Américain », le candidat s’efforce-t-il, depuis des semaines, de corriger son image atlantiste en demandant « à nos amis américains » de laisser la France et l’Europe « libres », et en professant que « l’amitié, ce n’est pas la soumission » (discours du 28 février 2007). La question est de savoir si c’est en septembre 2006 ou en février 2007 qu’il a livré le fond de sa pensée.

Sur la situation en Palestine, les trois candidats placés en tête dans les sondages ne se démarquent pas de la position officielle actuelle, sans pour autant la revendiquer. M. Bayrou ne dit rien. M. Sarkozy donne quelques signaux subliminaux : tout en affirmant qu’il « ne faut pas tout accepter d’Israël », une manière de rectifier à la marge sa réputation de soutien inconditionnel de l’Etat hébreu (et perçu comme tel à Jérusalem), il rappelle que son « premier voyage comme président de l’UMP était en Israël pour rencontrer [Ariel] Sharon (6) ».

Les déclarations contradictoires de Mme Royal lors de son voyage sur place ont suscité des commentaires mitigés, car elle a paru soutenir l’édification du mur (7), tout en s’attirant des propos aimables du président de l’Autorité palestinienne, M. Mahmoud Abbas. La mesure n° 92 de son pacte présidentiel – « Lancer avec nos partenaires européens une initiative pour une conférence internationale de paix et de sécurité au Proche-Orient » – est suffisamment floue et subordonnée au bon vouloir d’autres parties prenantes pour ne pas prêter à controverse. Mais il n’est pas dit sur quelles bases juridiques cette conférence se réunirait. Seuls M. Bové et Mme Buffet précisent qu’elle doit se tenir sous l’égide de l’Organisation des Nations unies (ONU), viser à l’édification d’un Etat palestinien indépendant à côté de l’Etat d’Israël, dans les frontières de 1967, avec Jérusalem-Est comme capitale, et reconnaître le droit au retour des réfugiés (dont l’application nécessitera une renégociation).

Embarrassante déclaration

Même s’il s’agit là du simple rappel de résolutions de l’ONU, la candidate socialiste, quelle que soit sa position personnelle sur le sujet – si d’ailleurs elle en a une suffisamment arrêtée – doit tenir compte du fort tropisme pro-israélien des cercles dirigeants de son parti. Il s’exprime de manière codée (comme pour l’« arrogance ») dans la critique de la « politique arabe de la France ». Traduction : insuffisamment favorable à l’Etat d’Israël. Il n’est pas surprenant que M. Strauss-Kahn fustige cette « politique » dans les colonnes du Meilleur des mondes (8).

Sur la question iranienne, les positions, lorsqu’elles existent, ne sont qu’en apparence tranchées. M. Bayrou assimilerait à un « Munich » l’acceptation d’un Iran doté d’armes nucléaires, et il est donc partisan de la « fermeté », sans que l’on sache jusqu’où elle pourrait aller. M. Sarkozy a considéré que, en raison de l’impact des sanctions économiques sur Téhéran, une intervention militaire serait « inutile », mais il s’est refusé à la qualifier par avance de « dangereuse ».

Mme Royal, pour sa part, s’est gardée de revenir sur sa déclaration très embarrassante – et totalement contraire au droit international – dans laquelle elle affirmait que même le nucléaire civil devrait être refusé au régime des mollahs. Bref, nul ne sait quelle position prendrait un gouvernement dirigé par l’un de ces trois candidats en cas d’intervention militaire des Etats-Unis et/ou d’Israël.

Il est au moins un point commun à tous les prétendants à la magistrature suprême, d’une extrémité à l’autre de l’échiquier politique : la fin de la « Françafrique », de la relation privilégiée et personnalisée du président de la République avec les dirigeants africains, qu’ils soient présentables ou non, et de ses prolongements dans des réseaux de tout acabit remontant aux années 1960 et gérés au fil des présidences successives par Jacques Foccart, M. Charles Pasqua et M. Jean-Christophe Mitterrand. Ce ne sera là qu’une application régionale de l’un des trois courants qui ont critiqué la diplomatie de M. Chirac, et que répertorie M. Védrine : le « droit-de-l’hommisme » – défini comme principe premier de l’action extérieure –, l’européisme et l’atlantisme (9).

Le résultat du référendum du 29 mai 2005 et le fiasco irakien ont délégitimé, du moins provisoirement, l’européisme et l’atlantisme. Le « droit-de-l’hommisme », en revanche, sera au pouvoir en France, quel que soit l’élu du 6 mai, dans les attitudes à l’égard de la Chine, de la Russie, du monde arabe et de l’Afrique. On en a une préfiguration avec le pacte sur le Darfour signé par la plupart des candidats. En l’absence d’une vision globale des rapports de forces mondiaux et de leur évolution, ainsi que de l’espace qu’ils peuvent ménager à l’expression des intérêts nationaux vitaux, devenus « peu glorieux et politiquement incorrects (10) », il a l’avantage de fournir un point de repère simple, d’aucuns diront simpliste.



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