Le géopolitologue Alexandre Del Valle analyse au micro de Boulevard Voltaire le vote des français de confession musulmane.

 

Marc Eynaud. Pour qui ont voté les musulmans de France au premier tour de l’élection présidentielle ?

Alexandre Del Valle. Au premier tour de l’élection présidentielle, beaucoup de musulmans ont voté Mélenchon, c’est certain, mais un nombre important a également voté Macron.
Deux partis aujourd’hui attirent les musulmans : Macron qui attire une nouvelle génération de musulmans plus ou moins intégrés mais qui ne veulent pas renoncer à une identité islamique, voire certains islamistes modérés, proches des Frères musulmans. Macron les a beaucoup courtisés, même s’il en a perdu une partie. En France, les musulmans ne sont pas tous des prolétaires, il y a une classe moyenne musulmane qui émerge, socialement et économiquement intégrée, mais restée conservatrice. Comme dans les pays musulmans, on voit de plus en plus apparaître une bourgeoisie musulmane non laïque qui ne vote pas à droite, car elle voit la droite comme un obstacle au voile islamique, à la progression du communautarisme.
Il y a par ailleurs les fameux quartiers chers à Mélenchon avec un prolétariat musulman qui votera plutôt Mélenchon. Il ne vote pas trop écolo et pas trop parti socialiste qui est assimilé à Charlie Hebdo, à François Hollande, etc. Charlie Hebdo est une ligne rouge pour le musulman croyant. En dehors de ceux qui votent Macron, l’essentiel des musulmans vote Mélenchon, car il a réussi à surfer sur la paranoïa islamique, en montrant systématiquement les musulmans comme des victimes. Il a flatté un orgueil collectif et une tendance assez gênante à l’absence d’autocritique qui invite, non pas à se remettre en question lorsqu’il y a des attentats, mais à accuser les mécréants d’avoir offensé les musulmans.

M.E. Quelques jours avant le second tour, Emmanuel Macron était invité à la rupture du jeûne à la Grande mosquée de Paris. Il ne s’y est pas rendu au dernier moment pour éviter une polémique. Que pensez-vous de cette initiative ?

A.D.V. J’ai bien connu Dalil Boubakeur, ancien recteur de la mosquée de Paris, soufi, médecin, intellectuel et savant, un homme de très haut niveau qui n’aimait pas ce genre de choses. Même si parfois il a été proche du pouvoir, plutôt de Chirac et de Pasqua, il n’appelait pas à un vote. Ce qu’a fait Chems-Eddine Hafiz, l’actuel recteur de la mosquée de Paris, est sans précédent. D’ailleurs un ancien conseiller de la mosquée de Paris m’a exprimé son indignation. La mosquée de Paris, située dans le Vème arrondissement est la plus vieille communauté organisée avec ses imams, ses rituels, ses célébrations. Même si elle est payée par l’Algérie, elle est la mosquée la plus emblématique en France, avec un réseau de 200 mosquées sur le territoire français.
Lorsque son actuel recteur a dit qu’il fallait faire barrage à Marine Le Pen, et voter comme il faut, en donnant des consignes de vote pour Macron, c’est assez étonnant. On n’a jamais vu cela dans le passé. C’est pour cela qu’il ne faut pas sous-estimer le vote musulman auprès de Macron. Il y a un vote musulman macronien, ainsi qu’un vote musulman mélanchonien. Mélenchon et Macron se partagent ce vote devenu important.
Le fait que la mosquée de Paris se politise à ce point a beaucoup choqué. Aucun clergé, même dans le judaïsme français ne donné de consignes de vote. Je comprends qu’au dernier moment Macron n’y soit pas allé, car c’était problématique pour lui qu’il soit ramené à un vote communautaire.

M.E. Pour les élections législatives, on voit ce bloc populaire se mettre en place avec tous les partis de gauche. Les Français musulmans sont-ils le principal carburant de la gauche aujourd’hui ?

A.D.V. Le “principal carburant”, c’est très exagéré. Le musulman qui vote, est plutôt le profil du musulman socialement intégré, qui s’embourgeoise, qui a un petit commerce ou est fonctionnaire. Il a une conscience civique et est content d’avoir la possibilité de voter. En revanche, le musulman des quartiers, l’ouvrier peu cultivé et ses enfants qui sont dans des quartiers défavorisés où il n’y a pas d’ascension sociale, avec pas mal de délinquance et d’oisiveté, ne vote pas beaucoup. Il ne faut pas surestimer le vote islamique. Sur environ 10 millions de musulmans qu’il pourrait y avoir en France, une partie assez faible vote.
Mais depuis Macron, on voit un vote musulman qui se mobilise de plus en plus. Ce vote a encore plus augmenté avec Mélenchon, puisqu’il a voulu surfer sur ce victimisme islamique communautaire. À mon avis, sur les 20 % pour Jean-Luc Mélenchon, le vote musulman représente peut-être jusqu’à un tiers. Cela permet de faire la différence, si les élections se jouent à quelques milliers de voix près. Dans certaines communes, départements, régions ou dans certaines circonscriptions législatives, cela peut suffire à faire basculer un vote. Ce vote est appelé à grandir. Dans les quartiers, il y a des mouvements de gauche et d’extrême gauche mais aussi macronistes et un peu des LR. La plupart des partis essayent de courtiser cet électorat qui grossit de plus en plus. C’est difficile, mais ça progresse.
Il y a beaucoup de musulmans en France, mais seule une minorité vote, pour des raisons diverses : échec scolaire, asocialité, ignorance. Beaucoup ne se sentent pas vraiment français et n’ont pas encore une conscience civique. Mais c’est en train de changer, car beaucoup de musulmans croient qu’ils sont en danger et qu’il ne faut pas voter en fonction d’une idéologie.
Si on était logique, un musulman conservateur, devrait voter à droite ou à l’extrême droite, pour ceux qui sont contre le mariage gay, pour la famille, etc. Or ils votent très majoritairement à gauche et à l’extrême gauche, ou pour Macron : des gens progressistes au niveau sociétal. C’est un paradoxe apparent seulement. En effet, le calcul des leaders des communautés musulmanes est le suivant : « Ne votez pas par rapport au phénomène de morale religieuse pour les partis conservateurs, car ceux-ci veulent bloquer l’immigration et l’expansion de l’islam. Votez pour des partis qui n’ont pas les mêmes mœurs que nous – y compris ceux qui sont pour l’athéisme – car, par gauchisme, ils sont pour l’immigration et pour le relativisme culturel. Ils acceptent le voile islamique ». Le calcul est de dire de ne pas voter en fonction des principes religieux, mais en fonction de l’ouverture que l’on permet ou pas, en terme de part de marché et d’expansion communautaro-confessionnelle.
Les instances islamistes donnent des consignes de vote au croyant de base qui n’est pas dans ces calculs. On lui dit : « ça c’est haram, ça c’est halal » et il suit la consigne de vote.





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