Ce reportage s’inscrit dans notre série La balade du naturaliste : une randonnée à la découverte d’une espèce ou d’un milieu exceptionnel, en compagnie d’une ou d’un passionné.

Parc des Rochers Gréau, Saint-Pierre-lès-Nemours (Seine-et-Marne)

De la gare, on y arrive en quelques minutes. La route bétonnée laisse place à un sentier de sable bordé d’une végétation dense et de rochers de grès. Un paysage qui rappelle que la forêt de Fontainebleau est toute proche. Le parc des Rochers Gréau, îlot de nature préservée au cœur de la ville, abrite 137 espèces de lichens (sur plus de 2 600 connues en France). Pourtant, c’est à peine si on les remarque. À première vue, on ne voit que des taches insignifiantes qui donnent aux rochers et aux arbres une teinte blafarde. Mais quand on s’approche, les lichens dévoilent une riche palette de formes et de couleurs. Avec Gabriel Carlier, de l’Association française de lichénologie, on scrute des lichens aux airs de feuilles mortes, dont la couleur gris-marron se fond dans celle de la pierre. « C’est un lichen foliacé. Regardez en dessous. Il est recouvert de petits poils qui lui permettent de se fixer à la roche. Mais il se détache très facilement », dit-il en le soulevant.

Gabriel Carlier, de l’Association française de lichénologie, est fasciné par les lichens depuis l’enfance. © Mathieu Génon/Reporterre

Quelques pas plus loin, des tâches blanches incrustées dans un rocher attirent son attention : « Celui-ci forme une croûte qui adhère à son support, c’est un lichen crustacé. Grattez avec votre doigt et goûtez… C’est amer. Il s’agit de Lepra amara, qu’on reconnaît au goût. » Le naturaliste rappelle que les lichens ne font pas partie du monde végétal mais du règne fongique : « Ils sont le résultat d’une symbiose entre une algue et un champignon. Chacun y trouve son compte. L’algue produit des sucres et des vitamines par photosynthèse, tandis que le champignon fournit de l’eau, des sels minéraux, et abrite l’algue à l’intérieur d’un thalle — le corps du lichen. Ces deux partenaires cohabitent avec des microchampignons, des bactéries et des virus. On peut voir ça comme un HLM avec des gens qui vivent dedans. »

La fascination de Gabriel Carlier pour les lichens remonte à son enfance, « à une époque où les enfants passaient leur temps à jouer dans la nature ». Son premier herbier, il l’a réalisé au collège. Plus tard, il a été responsable des collections de géologie au Muséum d’histoire naturelle. Il est aujourd’hui retraité et anime des sorties pour l’Association des naturalistes de la Vallée du Loing. Alors qu’il nous invite à affûter notre regard, on voit que les lichens sont partout. Là, sur un rocher, ils s’entremêlent et dessinent des mosaïques teintées de vert et de jaune orangé. Ailleurs, d’autres se confondent avec le tapis végétal et,avec leurs formes de buissons miniatures, créent des micropaysages. Les lichens colonisent tous les milieux, même ceux où les plantes ne s’aventurent pas. « En mer, dans les zones de battement des marées, ils poussent sur les algues, les huîtres, les coquillages. On les retrouve jusqu’aux glaciers, c’est le premier monde vivant qui apparaît avant les neiges éternelles », dit Gabriel Carlier. En tant qu’espèce pionnière, le lichen sert d’habitat à des micro-organismes qui s’en nourrissent, ce qui permet l’installation d’autres êtres vivants — bactéries, champignons, mousses, microfaune… C’est l’un des premiers maillons de la chaîne alimentaire.

« Cladonia macilenta, un lichen qu’on retrouve sur les souches d’arbres pourrissants. » © Mathieu Génon/Reporterre

Sous nos pieds, au milieu d’un tapis de mousse, se nichent de délicates boules buissonnantes teintées de vert pâle. On s’accroupit, les yeux rivés sur le sol, pour les voir de plus près. « Cladonia ciliata. Il abonde dans la toundra et les rennes s’en nourrissent, dit Gabriel Carlier. Comme il pousse très lentement, les éleveurs nomades se déplacent pour trouver de nouvelles pâtures. Après l’accident de Tchernobyl, ces lichens ont été chargés de particules radioactives. Ils ont contaminé des troupeaux entiers de rennes. » Car ce qui fait la force du lichen, c’est sa capacité à tout stocker. Dépourvu de racines, il baigne dans l’atmosphère, y récupère l’eau et les nutriments… et accumule les particules polluantes, du césium 137 de Tchernobyl au nickel des gaz d’échappement. C’est au XIXe siècle qu’a été observée pour la première fois l’extrême sensibilité du lichen à son environnement, raconte Gabriel Carlier.

Le parc des Rochers Gréau abrite 137 espèces de lichens. © Mathieu Génon/Reporterre

« Le botaniste William Nylander, qui recensait la flore lichénique du Jardin du Luxembourg, comptait une trentaine d’espèces en 1866. Trente ans plus tard, toutes avaient disparu. Le développement de l’industrie et l’utilisation du charbon, dégageant du dioxyde de soufre, avaient été fatals aux lichens. Ce n’est qu’un siècle plus tard qu’ils ont commencé à revenir en ville, grâce à l’amélioration de la qualité de l’air. » Dans ses notes, Nylander écrivait que « les lichens donnent, à leur manière, une mesure de la salubrité de l’air ». Une faible diversité de lichens reflète donc un air impur, même si quelques espèces dites nitrophiles se plaisent dans la pollution azotée. Dans les années 1970, les lichens jaunes qui ont vite recouvert la basilique Notre-Dame de l’Épine, dans la Marne, révélaient ainsi des épandages d’engrais.

Au parc des Rochers Gréau, la belle diversité de lichens rassure quant à la qualité de l’air. « Sur cet arbre à écorce lisse, on voit que les associations de lichens ne sont pas les mêmes selon la face, ensoleillée, à l’ombre, ou exposée à la pluie », précise Gabriel Carlier. Il nous montre Graphis Scripta qui prospère à l’ombre, formant une croûte blanche avec des traits noirs comme si on y avait gravé des hiéroglyphes. Plus loin, notre œil est attiré par un vieux tronc où se dressent de petites tiges ornées de points rouges : « Cladonia macilenta, un lichen qu’on retrouve sur les souches d’arbres pourrissants. » En prenant de l’altitude, le chemin ombragé laisse place à un paysage de lande sèche, avec ses pins et ses arbrisseaux dominés par la callune (fausse bruyère). Les lichens qui aiment le soleil s’y épanouissent. « On voit une association de lichens caractéristique sur ce rocher plat, qui est bien exposé. Dans ce creux, il n’y a pas de lichen à cause de l’eau de pluie qui y stagne longtemps », constate Gabriel Carlier, avant de nous montrer du doigt des tâches jaune-orange. « La présence de ce lichen nous dit que des oiseaux sont passés par là. On le dit ornithocoprophile car il récupère les nitrates des déjections d’oiseaux. » Le lichen nous apprend bien des choses sur l’environnement, selon le naturaliste : « Le lichen peut servir à mesurer la hauteur d’une crue, car la crue et l’érosion le font disparaître. En milieu montagneux, Rhizocarpon geographicum permet de mesurer le retrait des glaciers. Sa taille indique depuis combien de temps la glace a reculé, mettant à nu des rochers. Depuis qu’il existe des appareils plus modernes, ces techniques sont moins utilisées mais elles ont l’avantage de ne rien coûter, car le lichen est gratuit et pousse partout. »

Pertusaria amaria, une espèce de lichen crustacé : « Grattez avec votre doigt et goûtez… C’est amer. » © Mathieu Génon/Reporterre

C’est à partir des années 1970 que le rôle des lichens comme bioindicateurs pour la surveillance environnementale a été mis en évidence. En observant différentes variétés de lichens, les chercheurs ont établi des cartes précises de la pollution de l’air. Aujourd’hui, le lichen est également révélateur du changement climatique qui modifie ses aires de répartition, étant donné qu’il est très sensible aux variations de température et d’humidité. Peu de laboratoires s’y intéressent, toutefois, faute de soutien financier. « Il y a un savoir qui se perd », déplore Gabriel Carlier. Discrets, presque invisibles, les lichens font partie d’une diversité délaissée.

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