Un sociopathe, un orphelin et une jeune femme dépressive se croisent dans la ville sombre et violente de New Delhi. Le journaliste Raj Kamal Jha livre un portrait au vitriol de la capitale indienne dans Elle lui bâtira une ville (1), fiction aux nombreuses références littéraires et cinématographiques où le fantastique prend souvent le pas sur le drame. Delhi est un cauchemar pour ses habitants. La classe aisée est décrite à l’image de la ville : cynique, égoïste et sans avenir. L’un des trois héros de Jha, Homme, en est le plus fidèle représentant. Psychopathe rêveur, confiné dans sa résidence de cols blancs, l’Apartment Complex, qui domine le monde, il rappelle le terrible Patrick Bateman de Bret Easton Ellis (American Psycho). Ses soudains accès de générosité envers les représentants moins bien lotis du genre humain ne font qu’accentuer sa dérangeante noirceur. À travers lui, l’auteur évoque les conditions de vie de la très vaste majorité des habitants, tapis dans l’obscurité, acculés par la pauvreté, la saleté, la corruption et la maladie.

Moins choquants, les deux autres protagonistes, Orphelin et Femme, sont, eux, enrobés de mystère, d’affection et d’amour, et laissent imaginer une possible rédemption pour cette ville qui semble transformer, littéralement, les humains en cafards. Les personnages secondaires, eux, ont droit à un nom, et leurs histoires viennent s’imbriquer dans la narration comme les quartiers pauvres et leurs habitants, sans lesquels la capitale ne pourrait pas survivre, s’imbriquent dans les « blocs » de Delhi. Ce sont ces citoyens de seconde classe, une nurse, une ouvreuse de cinéma, qui font battre le cœur de la cité. Soumis aux dangers d’une ville asphyxiante, au propre comme au figuré, ce sont eux qui permettent au lecteur de percevoir les envies, les rêves et la réalité de millions d’Indiens.

À l’inverse, le volumineux Delhi Capitale (2), malgré ses six cents pages, ne laisse pas vraiment d’espace à l’émotion ou à la couleur. Pas de promenades dans les dédales de Mehrauli ou de Chandni Chowk, ni de longues descriptions des farm houses de Saket. Peut-être le titre français aurait-il dû être « Delhi, capital », plus proche de l’original, Capital : The Eruption of Delhi. « Contempler Delhi aujourd’hui, c’est être confronté aux symptômes du XXIe siècle globalisé dans leur forme la plus spectaculaire et la plus avancée », affirme l’écrivain Rana Dasgupta, qui, dans ce très riche essai, a endossé le costume de journaliste. Il interviewe ceux du haut de l’échelle sociale, délaissant délibérément les classes modestes, dont seule une représentante est mentionnée. « J’ai mon réseau, donc je suis » : Delhi Capitale fait entrer le lecteur dans l’intimité de cette Inde mondialisée dont il rappelle avec érudition les mutations historiques.

Pour les curieux désireux de mieux comprendre comment les époques ont imprégné et disloqué la ville, on ne peut que recommander un détour par le blog The Delhi Walla, tenu par le journaliste Mayank Austen Soofi, ou de parcourir à pied la vieille capitale, et notamment son passé « britannique », avec La Cité des djinns, de William Dalrymple (3).



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