Après la révélation de l’intervention de McKinsey dans la gestion de la crise sanitaire par le site Politico en janvier 2021, le Sénat français a jugé bon de s’interroger sur le degré d’influence des cabinets de conseils privés sur les politiques publiques et les administrations du pays. Le 17 mars dernier, le rapport de la Commission d’enquête révèle un recours croissant aux méthodes managériales et aux conseils de « transformation » des consultants dans le secteur public. Au delà des sommes parfois exorbitantes demandées par les prestataires à l’heure des coupes budgétaires à répétition, le rapport sénatorial pointe du doigt l’opacité totale du phénomène. Pourtant, le rapprochement entre cabinets de conseil et acteurs publics ne date pas d’hier et conduit inévitablement à une gestion commerciale inadaptée des secteurs essentiels à la société, tels que la santé. Décryptage.

Depuis plusieurs mois, une Commission d’enquête du Sénat français s’interrogeait sur l’influence des cabinets de conseil privés. La crise sanitaire ayant mis en lumière l’influence des consultants sur les politiques publiques – on mentionnera en particulier l’intervention du géant américain McKinsey sur la campagne vaccinale, l’étude du phénomène devenait incontournable.

Le 17 mars dernier, le rapport sénatorial est publié, dévoilant au même moment l’ampleur inattendue de cette association insolite. Selon la commission, présidée par Arnaud Bazin, républicain et sénateur du Val-d’Oise :

« ce n’était en réalité que la face émergée de l’iceberg : les cabinets de conseil interviennent sur des secteurs entiers des politiques publiques, dans l’opacité la plus totale (réforme des APL, réduction des délais d’instruction des demandes d’asile, États généraux de la justice, etc.) »

Un phénomène tentaculaire

Après quatre mois à enquêter sur ce phénomène qu’ils qualifient de « tentaculaire », organisant 40 auditions, dont 22 sous serment, et recueillant plus de 7 000 documents confidentiels, les auteurs du rapport déplorent le manque de transparence flagrant concernant le recours au conseil privé dans l’espace public français.

Pourtant, « les chiffres montrent (…) un recours croissant et non maîtrisé aux consultants, qui imposent leurs méthodes de “transformation” à l’administration (post-it, paperboards, jeux de rôle, etc.) », développent-ils.

Extrait du Rapport de la Commission d’enquête du 17 mars 2021.

En 2021, les dépenses de conseil de l’Etat au sens large (ministères et opérateurs publics) ont ainsi dépassé le milliard d’euros. Même si la pratique est loin d’avoir commencé sous le quinquennat d’Emmanuel Macron, elle s’est par contre envolée ces quatre dernière années, avec une augmentation marquée des dépenses de 45% en 2021 selon les données de la direction du budget.

Des frais de prestation impressionnants qui ne se justifient pas toujours selon les auteurs du rapport sénatorial, qui citent par exemple le rapport de McKinsey inutilisé sur l’avenir du métier d’enseignant, pourtant facturé à 496 800 euros.

 

Conseils privés : la norme dans le secteur de la santé

Si les conclusions de la commission d’enquête ont reçu un écho médiatique assez important et ont conduit à une prise de conscience générale du phénomène, l’influence grandissante des cabinets d’audit dans les secteurs publics ne date cependant pas d’hier, et cela en particulier dans le domaine de la santé.

Le Canard Enchaîné épinglait déjà en 2012 une unique prestation réalisée par McKinsey auprès des Hospices de Lyon facturée à 2,8 millions d’euros. D’après le journal :

«Un foutage de gueule intégral»

En 2018, Médiacités, un média d’investigation locale présent dans plusieurs villes de France, dévoilait le montant de plus de 11 millions d’euros dépensés entre 2009 et 2017 par les Hospices civils, 2e centre hospitalier universitaire de France après Paris, pour des missions auprès de KPMG, Capgemini ou McKinsey.

Le CHU de Lyon dépense des millions d’euros en conseil de gestion chaque année. – Photo libre de droits

Au total, les missions de conseil en stratégie managériales ou financière se sont multipliées dans les hôpitaux publics et les centres de soins pour atteindre aujourd’hui un plateau, analyse le Consutor, qui a enquêté sur « les raisons de cet essor, la nature réelle des missions conduites par les consultants, les causes des nombreuses critiques dont elles sont l’objet et les objectifs poursuivis par les consultants qui y participent ».

Centres hospitaliers universitaires (CHU) de Marseille, de Nice, de Grenoble ou encore de Rouen, Hôpitaux de Paris (AP-HP), Hospices de Lyon,… les recours aux conseils se multiplient et deviennent rapidement la norme dans le secteur de la santé, faisant la part belle aux stratégies commerciales et marketing qui retranscrivent les codes de gestion et de rentabilité du privé dans un domaine censé servir les français.

Des prestations à l’efficacité largement mise en doute

La Cour des comptes analysait elle aussi dans un référé du 23 avril 2018 la teneur des prestations de conseil, révélant la dimension hallucinante du phénomène :

« ces demandes de missions de conseil concernent la quasi-totalité de l’activité de gestion hospitalière, aussi bien dans les domaines financier, juridique, stratégique, managérial, d’organisation, de ressources humaines que d’investissement ».

Elle continue en fustigeant la prétendue valeur ajoutée des prestations fournies, en avançant que « les productions des consultants ne donnent que rarement des résultats à la hauteur des prestations attendues ».

La juridiction financière estime en effet que « nombre de rapports de mission utilisent essentiellement des données internes, se contentent de copier des informations connues ou reprennent des notes ou des conclusions existantes. […] En matière de conseil stratégique, la qualité des travaux est souvent faible, les préconisations très générales et laconiques et les livrables peu satisfaisants (manque de données chiffrées, absence d’évaluation des impacts financiers). »

Le secteur de la santé est particulièrement touché par le phénomène. – Photo libre de droits

Qui sont les vrais bénéficiaires ?

Au final, les compétences internes des soignants et leur analyse des besoins du secteur sont bien souvent passés sous silence alors que des millions d’euros sont dépensés chaque année pour des conseils loin d’être toujours avisés.

Alors que la santé, comme d’autres services publics essentiels aux citoyens, connait des coupes budgétaires toujours plus dures qui font peser un poids immense sur le dos des professionnels du soin, la privatisation déguisée du secteur et l’application de logiques marchandes et capitalises semblent pour beaucoup complètement insensée.

Manifestation Santé Strasbourg Juin 2020 @molaire2/Flickr

Une seule vérité domine : le secteur du conseil ne s’est jamais aussi bien porté qu’à l’heure où les crises environnementale, sociale et démocratique s’imposent à la France et au reste du monde. De quoi s’interroger sur les véritables bénéficiaires des conseils fournis aux différents services publics…

Sources :

https://www.consultor.fr/articles/enquete-hopitaux-publics-et-consultants-prives-quinze-ans-de-mariage-dans-la-douleur

https://www.mediapart.fr/journal/france/230221/hospices-civils-de-lyon-les-tres-chers-et-contestes-remedes-de-mckinsey

https://www.consultor.fr/articles/les-hopitaux-lyonnais-ont-encore-casse-la-tirelire-pour-mckinsey

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2022/03/29/mckinsey-et-macron-le-vrai-et-le-faux-sur-la-polemique_6119680_4355770.html

http://www.senat.fr/rap/r21-578-1/r21-578-10.html#toc1

Photo de couverture Action Le Mouvement, Paris le 04/02/22 par @Basile Mesré-Barjon/Flickr

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