Le marché mondial du blé est régi actuellement par un accord qui arrivera à échéance le 30 juin 1956. Cet accord conditionne le marché en fixant notamment les prix plancher et plafond entre lesquels doivent évoluer les cours du blé. Toutefois il ne réussit pas à conditionner totalement le marché du blé car certains pays n’y ont pas souscrit. Le but de la Conférence internationale du blé est donc de mettre au point un projet d’accord destiné à remplacer l’accord actuel à son échéance.

D’emblée de nombreuses difficultés ont surgi dès les premiers jours des débats, difficultés dues aux profondes divergences qui séparent vendeurs et acheteurs, voire vendeurs entre eux. La difficulté cruciale réside souvent dans le fait que le blé, comme nombre de produits agricoles, est subventionné à la production dans plus d’un pays. Dans bien des nations, et notamment pour les pays intéressés par le blé, en France et aux États-Unis, la gent paysanne représente une part importante du corps électoral et les gouvernements ont toujours eu le souci de maintenir un prix élevé pour le blé grâce à des subventions d’une part et une production importante d’autre part. Il en est résulté la situation actuelle : non seulement la production se maintient à un niveau plus important que celui de la demande, mais les prix sur le marché intérieur sont maintenus à un niveau élevé malgré cette surproduction. Inutile de souligner que l’ensemble des contribuables supportent les différences souvent considérables entre les prix nationaux et les prix mondiaux. À titre d’exemple, rappelons que le prix plafond de l’accord actuel est de 2,5 dollars par boisseau et que certains pays achètent le blé à leur paysannerie à 2,6 dollars et l’exportent à 1,4 dollar, soit avec une perte de 1,2 dollar – soit près de 50 %. D’ailleurs, même si les prix du marché mondial se rapprochaient du maximum prévu par l’accord, l’État acheteur serait toujours perdant. Ajoutons à cela que ces dernières années, en Europe occidentale, selon un récent rapport de la Commission économique pour l’Europe, la production de produits agricoles est en constante augmentation.

De par cette situation, les pays vendeurs – qui subventionnent leur agriculture nationale – ont intérêt à voir les prix du marché du blé se maintenir au plus haut, car la marge entre le prix subventionné et le prix réel n’en est que plus réduite. Mais d’autre part il y a surabondance, et aux États-Unis, par exemple, les stocks d’excédents de blé suffiraient à la totalité de la consommation nationale jusqu’en 1958 inclus. Aussi, devant cette surabondance, les pays acheteurs estiment, selon le vieil adage de la loi de l’offre et de la demande, que le niveau du prix plancher doit être abaissé. Du reste, dans la pratique, des échanges internationaux de blé importants s’effectuent déjà en dessous du prix plancher actuel parmi les pays qui ne sont pas engagés par l’accord existant. Ces deux thèses sont difficilement conciliables, et la position des pays vendeurs est difficile, d’autant plus que certains exportateurs de blé qui ont renoncé aux subventions massives pour leur agriculture – et celle-ci n’en dépérit pas pour autant – ne demandent pas mieux que de vendre sur un marché plus libre. D’où une difficulté triangulaire qu’il n’est pas aisé de résoudre, chacun cherchant, pour des soucis d’économie nationale – donc divergents – à maintenir sa position. Parmi les pays exportateurs qui subventionnent, les États-Unis, par exemple, vont entrer dans une année électorale. On peut difficilement penser qu’une réduction des subventions pourrait y intervenir dès le second semestre de 1956, soit au moment où devrait entrer en vigueur le nouvel accord et soit aussi en pleine campagne électorale. Aussi une augmentation du dis agio entre le prix d’achat intérieur et de vente extérieure resterait à la charge de l’administration et partant du contribuable.

Comment absorber les excédents

En dehors de la question du prix de base du blé, un autre problème a amené des dissensions : celui des excédents. Parmi les pays possédant des excédents agricoles considérables figurent en premier lieu les États-Unis. Devant les frais de stockage qu’entraînent ces quantités de blé dont la vente reste bien aléatoire, le secrétaire à l’agriculture a pris une décision radicale : celle de procéder à de vastes ventes qui constituent de réelles liquidations à vil prix. M. Benson vient de souligner que les États-Unis sont prêts à vendre leurs surplus agricoles aux pays de l’Est. Récemment un contrat important a été passé entre le Brésil et les États-Unis. Le blé vendu à la nation sud-américaine est payable en cruzeiros, et les États-Unis se sont engagés à ne pas utiliser ces cruzeiros avant plusieurs années. Il s’agit là de conditions, comme on le voit, tout à fait exceptionnelles.

La réaction des pays acheteurs, qui négocient leurs transactions en dollars, soit en monnaie forte, ne devait pas se faire attendre. Elle est en elle-même d’une logique irréfutable. Certains pays demandent que le prix du blé soit maintenu à un niveau assez élevé pour les raisons que l’on connaît : c’est, au nom de ces raisons, demander un sacrifice financier à l’acheteur. Mais, par ailleurs, au nom de ces mêmes raisons – car subventions et prix élevés ont entraîné la surproduction – on vend des surplus à des prix inférieurs à celui demandé aux acheteurs traditionnels. Devant le sacrifice initial que représente un prix planché au-dessus de la moyenne, les nations qui achètent du blé estiment que l’on pourrait au moins leur offrir les surplus au lieu de les vendre à des pays économiquement faibles ou surtout les vendre derrière le rideau de fer, comme l’a proposé M. Benson.

Toutes ces situations ont créé nombre de mécontents. Les discussions de Genève s’en sont ressenties. Le Royaume-Uni, qui figure parmi les acheteurs importants, a été catégorique. Il ne souscrira pas à un nouvel accord copié sur celui existant. Aussi l’on risque de voir intervenir un accord qui ne sera respecté que par une partie seulement des pays intéressés au marché du blé, donc d’une portée bien limitée, et d’autant plus qu’aux États-Unis le National Foreign Trade Convention, qui est un congrès annuel d’économistes et d’hommes d’affaires important, vient de voter une résolution demandant que l’accord international du blé ne soit pas renouvelé à son échéance.

Position ambiguë

Aussi la première session de la Conférence internationale du blé s’est terminée sur une position ambiguë après trois semaines de discussions. Elle n’a pas pu réaliser son programme dans sa totalité et elle s’est séparée le 16 novembre, alors que cette session était prévue initialement jusqu’au 26 novembre. Or l’accord arrive à échéance le 30 juin et le facteur temps joue aussi son rôle. Si une entente ne devait pas intervenir, certains acheteurs ne verraient pas d’un mauvais œil arriver une période de marché libre sans accord, qui constituerait un fait accompli à leur avantage.

Quarante-huit nations parmi les principales du globe ont participé à cette conférence. Aucune nation de l’Est européen n’a envoyé une délégation officielle, mais la Bulgarie, la Hongrie, la Roumanie – ces trois pays ayant été pourtant invités officiellement -ainsi que la Tchécoslovaquie, l’U.R.S.S. et la Pologne, avaient envoyé des observateurs.



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