« Le monde ne peut qu’avoir confiance dans les Etats-Unis. Comme nous, fidèles à ce pays qui a été pendant quarante-huit ans notre ami et protecteur. Agir autrement signifierait perdre la foi dans la démocratie, en notre avenir et en nous-mêmes… Pour nous, la voie la plus sûreet je crois fermement que cela est vrai aussi pour le reste du mondeest de nous placer dans le sillage étincelant de l’Amérique dont la proue puissante fend les flots et brise les vagues que nous redoutons. »
Manuel Roxas, premier président des Philippines, le 4 juillet 1946, jour de l’indépendance.

Près de quarante années après ces belles paroles, l’ombre des Etats-Unis continue de planer sur les Philippines. Mais on n’y trouve plus un seul homme politique — certainement pas le président Marcos — pour exprimer une telle foi dans l’ancienne puissance coloniale. Tandis qu’à Manille les manifestants scandent « A bas la dictature Marcos-USA », le président des Philippines tente de récupérer le nationalisme anti-américain par un simulacre de critique des ingérences de Washington.

Après avoir soutenu le pouvoir corrompu et autoritaire de M. Marcos pendant deux décennies, le gouvernement américain a fini par se rendre compte qu’il mettait ainsi en cause les intérêts stratégiques vitaux des Etats-Unis aux Philippines et dans le Pacifique. Mais, incapable d’obliger M. Marcos à changer de comportement et hostile à tout saut dans l’inconnu, il s’accroche désespérément à une voie médiane : persuader le dictateur philippin d’engager un processus de transition démocratique qui sauvegarderait la place des Etats-Unis dans l’archipel.

Prise en tenailles entre un allié retors et indocile, l’anti-américanisme croissant de l’opposition et la progression de l’insurrection communiste, l’association — vieille de quatre-vingt-cinq ans — entre les deux pays est arrivée à un point critique. Le résultat de l’élection présidentielle anticipée — annoncée pour le début 1986, en réponse aux pressions de la Maison Blanche, — pourrait marquer un tournant, non seulement dans l’histoire des Philippines mais aussi dans celle des rapports entre Manille et Washington.

La domination coloniale américaine sur les Philippines a été de courte durée, à peine quarante-quatre ans. Mais durant ce laps de temps et dans les quatre décennies qui ont suivi, les Etats-Unis se sont enracinés dans la vie économique et sociale du pays. Leur aide, militaire et économique, a été décisive pour écraser la révolte communiste Huk dans les années 50. La CIA et son légendaire colonel Edward Lansdale contribuèrent activement à forger les élites politiques. Pour préserver leurs intérêts, les Etats-Unis ont permis à M. Marcos de fouler aux pieds la démocratie et d’instaurer la loi martiale en 1972. La Banque mondiale et le FMI ont englouti des milliards de dollars pour « développer » les Philippines, un développement dont le résultat est l’appauvrissement du pays, une dette de 26 milliards de dollars et l’enrichissement du clan Marcos, qui a détourné au moins 10 milliards de dollars mis en sécurité à l’étranger. C’est seulement en 1981 qu’aux Etats-Unis des voix commencent à s’interroger sur le bien fondé du soutien à M. Marcos.

Mais M. Ronald Reagan, anticommunisme oblige, écarta d’un revers de la main les préoccupations que suscitaient le renforcement de l’opposition philippine ou les violations des droits de l’homme, phénomènes qui avaient tracassé l’administration Carter.

Le maintien des bases américaines — pour faire face à la présence navale croissante de l’URSS dans le Pacifique et servir de point d’appui pour le Proche-Orient — prenait encore le pas sur toute autre considération.

« Nous apprécions votre adhésion aux principes démocratiques », déclarait avec effusion le vice-président George Bush, lors de l’investiture de M. Marcos en juin 1981. L’année suivante, le couple présidentiel philippin recevait un accueil somptueux à la Maison Blanche, où il effectuait sa première visite officielle en seize ans.

Il fallut, en août 1983, l’assassinat — perpétré avec l’évidente complicité du pouvoir — du dirigeant de l’opposition Benigno Aquino, et le soulèvement populaire massif qui suivit, pour ébranler la complaisance de Washington. Pour marquer symboliquement sa désapprobation, M. Reagan annula son voyage à Manille, prévu pour novembre 1983, et l’administration républicaine demanda que les assassins soient retrouvés et châtiés. Depuis lors, c’est en vain que la Maison Blanche a exercé des pressions sur M. Marcos pour qu’il assouplisse son autoritarisme et engage des réformes. Il y eut un moment de panique quand, à la fin 1984, le président philippin sembla à l’article de la mort à la suite d’une maladie rénale. Sa disparition soudaine, susceptible de déboucher sur un coup d’Etat militaire, aurait offert une occasion en or aux insurgés communistes. Leur victoire aurait entraîné la fin d’un système économique particulièrement favorable au commerce et aux investissements américains. La perte des bases militaires aurait radicalement modifié les rapports de forces dans la région.

En janvier 1985, alors que M. Marcos se relevait de la dernière en date de ses crises de santé, M. Reagan signa une directive de sécurité nationale sur les Philippines, préparée en commun par la CIA, le département d’Etat et celui de la défense. Une « fuite » permit de connaître son contenu. Elle préconisait d’emprunter « un chemin étroit » ; appuyer M. Marcos tout en gardant de bonnes relations avec l’opposition. Un « profil bas » devait être adopté pour communiquer au dictateur les désirs américains par l’intermédiaire de l’ambassadeur à Manille, des visites de personnalités de haut rang et des lettres personnelles du président. « Comme le souci des apparences et la perception de rapports personnels sont des facteurs décisifs dans les relations avec Manille, poursuivait le texte, les fonctionnaires américains devront veiller à ne pas sembler trop proches du régime de M. Marcos, tout en maintenant avec lui un niveau de relations permettant aux Etats-Unis d’exercer positivement leur influence. » Le document notait aussi que « tout en constituant, à ce stade, une partie du problème. M. Marcos est aussi partie prenante à la solution. Nous devons être à même de travailler avec lui et de l’influencerau moyen d’une politique bien orchestrée de promesses et de menacesafin qu’il prépare les conditions d’une transition pacifique, quel qu’en soit le moment ».

Dans la mesure où l’administration américaine ne semble trouver à son goût aucun des différents dirigeants de l’opposition non communiste, elle espère que l’occasion se présentera d’une coalition de militaires réformistes et de membres du parti de M. Marcos, le Mouvement pour une nouvelle société (KBL). Cette « solution de rechange » pourrait, avec l’aide économique et militaire des Etats-Unis, empêcher le pays de basculer dans le communisme.

A cette fin, la Maison Blanche utilise la politique de la carotte et du bâton. Elle a usé de son influence à la Banque mondiale pour retarder le paiement d’un prêt et suspendu le versement de sa propre aide économique pour contraindre M. Marcos à restreindre les privilèges de son clan. Mais, inquiète des conséquences d’une détérioration de la situation économique et d’éventuelles explosions sociales, elle a œuvré en coulisse pour garantir aux Philippines une ligne de crédit. Ainsi, au début de l’année, après la suspension d’un prêt du FMI, dû au refus d’une banque saoudienne, le secrétaire d’Etat, le secrétaire au Trésor et le chef d’état-major de la Maison Blanche sont intervenus auprès de Riyad pour débloquer la situation. L’administration s’est aussi durement opposée au Congrès pour obtenir la poursuite de l’aide militaire, sans laquelle s’affaibliraient les forces armées des Philippines dont « la cohésion (…) et l’appui au processus constitutionnel sont la clef de toute stabilité à long terme. »

M. Richard Armitage, secrétaire-adjoint à la défense, affirmait : « La réduction ou la suppression de notre aide conduirait à la diminution de notre influence sur l’appareil militaire et limiterait sérieusement la capacité de l’armée à devenir opérationnelle sur le champ de bataille. » En un mot, la politique américaine consiste à maintenir l’économie des Philippines à flot, à pousser M. Marcos à assurer une transition dans l’ordre, et à mettre sur pied un groupe qui pourrait lui succéder tout en protégeant les intérêts politiques et stratégiques de Washington.

Toutefois, le postulat de la directive présidentielle décrivant M. Marcos comme « partie prenante à la solution » a perdu beaucoup de sa crédibilité au cours des mois suivants. Depuis le début de l’année, une série d’officiels américains de haut rang — parmi lesquels M. William Casey, le directeur de la CIA — se sont succédé au palais Malacanang, à Manille, pour encourager M. Marcos à s’engager dans la voie des réformes. Sans résultat. Au contraire, au fur et à mesure que son état de santé s’améliorait, le président philippin faisait preuve d’une résistance accrue aux pressions américaines et revenait même sur certaines concessions qui avaient abouti à d’étonnants succès de l’opposition aux élections du printemps 1984.

Un nouveau Nicaragua ?

Les préoccupations américaines ont atteint de nouveaux sommets en juillet dernier avec la publication d’un rapport des services de renseignement sur l’insurrection aux Philippines — Special National Intelligence Estimate (SNIE), — et les conclusions d’un groupe d’experts de différentes agences gouvernementales (CIA, département d’Etat, défense…) et d’universitaires.

Selon certaines sources, ce groupe de travail recommanda que, sans aller jusqu’à œuvrer au renversement du président Marcos, les Etats-Unis songent à son remplacement. On ne sait comment les décideurs ont reçu ces recommandations, mais, aux échelons moyens de l’administration, il semble généralement admis que, tant que M. Marcos restera en place, il n’y a rien à attendre qu’un simple « bricolage » — et cela malgré l’urgence de la situation. « Marcos est un animal politique rusé, dit un fonctionnaire, mais, à ce stade, il ne s’intéresse qu’à sa propre survie, pas à celle des Philippines. »

Si l’on en croit des sources informées, le SNIE aurait dressé un tableau alarmant de la croissance de la Nouvelle armée du peuple (NAP) au cours des dernières années, estimant ses combattants armés au nombre de seize mille, plus quelque trente-cinq mille guérilleros sans armes ou occasionnels. Le Parti communiste des Philippines aurait de 30 000 à 60 000 membres et un million de sympathisants. Le SNIE estime que la NAP a établi des gouvernements clandestins dans 20 % des villages de l’archipel.

Plus grave, les services de renseignement ont évoqué la possibilité, non pas d’une victoire militaire de la NAP, mais d’une victoire politique « à la sandiniste ». La NAP serait parvenue à s’infiltrer largement parmi les populations locales, et à s’y installer, prête à une éventuelle irruption sur le devant de la scène qui l’imposerait comme force politique dominante. Les services secrets en concluaient qu’à défaut de prendre des mesures dans les dix-huit mois pour enrayer cette évolution — en réduisant le chômage, la pauvreté et les exactions commises par l’armée — l’insurrection pourrait se développer au point de créer une situation irréversible.

M. Richard Armitage a, quant à lui, publiquement exprimé la crainte que la NAP ne parvienne à plonger le pays dans une impasse stratégique en l’espace de trois à cinq ans, si rien d’ici là ne change. S’exprimant en privé, certains fonctionnaires nous ont déclaré que, sans redouter une victoire communiste dans les cinq prochaines années, ils estimaient que « certaines îles pourraient, dans un délai bien plus court, totalement échapper au contrôle du gouvernement. »

Cependant, malgré tout le pessimisme qu’inspire le président Marcos, la menace a été jugée assez sérieuse pour que l’on décide d’exercer sur lui des pressions à l’échelon le plus élevé, dans l’espoir de lui faire entendre raison. En octobre dernier, M. Ronald Reagan a ainsi dépêché à Manille un émissaire personnel, le sénateur Paul Laxalt — l’un de ses proches amis, également président du Parti républicain, — chargé de faire part de ses préoccupations au président Marcos. Dans une lettre manuscrite, le président des Etats-Unis lui disait essentiellement qu’il s’interrogeait sur son aptitude à régler les problèmes de l’insurrection. Comme prévu, le président philippin nia que son pays soit en danger ; il prétendit que les communistes « se rendaient par bataillons entiers ». En revanche, les Américains ne s’attendaient pas qu’il annonce aussi soudainement sa décision d’avancer l’élection présidentielle, qui, normalement, ne devait avoir lieu qu’en 1987. M. Marcos dit qu’il entendait ainsi mettre un terme à l’« affirmation ridicule » selon laquelle il n’était pas populaire.

Cette initiative a pris de court une opposition philippine divisée, aussi bien que les Etats-Unis. Sachant bien que l’opposition a besoin de temps pour mettre de l’ordre dans ses rangs et organiser sa campagne électorale, le gouvernement américain a discrètement fait pression sur le président Marcos pour l’inciter à reporter la consultation au-delà de la date alors fixée du 17 janvier. Il a aussi joint sa voix à celle de l’opposition pour lui demander une loi électorale équitable, et une commission électorale impartiale. De même, il l’invita à charger un comité de citoyens de contrôler les élections de manière à éviter que les trucages de 1984 ne se reproduisent ; l’opposition devrait être assurée d’un accès aux médias, largement contrôlés par le gouvernement, et les forces armées invitées à rester neutres pendant la consultation.

Sur un ton rappelant l’époque où les Philippines étaient encore colonie américaine, des personnalités gouvernementales et des leaders du Congrès ne se sont pas privés de dire tout haut ce que les Philippines devaient faire. M. Paul Wolfowitz, secrétaire d’Etat adjoint, déclarait ainsi, en novembre, que « les Etats-Unis ont grand intérêt à faire en sorte que la prochaine élection présidentielle aux Philippines soit libre et juste, et, à cette fin, nous ferons tout ce que nous pouvons raisonnablement et convenablement faire. » Le Congrès américain a même été invité à voter une résolution — peut-être la première de ce type dans son histoire — explicitant la manière de conduire des élections sincères dans un pays étranger.

Pourtant il se pourrait bien que ces élections ne soient pas la panacée qui réglera les problèmes des Philippines, contrairement à ce que prétendaient de nombreux responsables du gouvernement américain avant que M. Marcos ne les prenne au mot. Cette élection « presse-bouton » les place maintenant devant la déconcertante possibilité que M. Marcos puisse encore l’emporter, sans trucage trop voyant. Ainsi conforté par un nouveau « mandat » électoral, il serait, en effet, encore plus intraitable quant à la nécessité des réformes. Et s’il devait l’emporter grâce à des fraudes trop évidentes, ce nouveau camouflet à la démocratie pourrait inciter une population désenchantée et frustrée à ne plus voir qu’une seule issue : celle de la lutte armée que mène la NAP.

Si, en revanche, l’opposition gagnait les élections, Washington devrait assumer la nouvelle responsabilité de maintenir l’unité d’un gouvernement de coalition engagé dans la voie des réformes économiques et, plus important encore, aux prises avec le problème de la lutte contre la NAP. D’ores et déjà, Washington a essayé de soutirer à l’opposition la promesse qu’elle ne légalisera pas le Parti communiste des Philippines, comme beaucoup ont suggéré de le faire.

Tandis que se prépare la bataille des urnes, les Etats-Unis, eux, s’apprêtent à un combat bien plus difficile. Son issue décidera du sort de la présence américaine dans ce qui fut sa seule et unique colonie d’Asie.



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