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La mort de 2 adolescents russes âgés de 14 et 19 ans lors d’un nouveau bombardement ukrainien d’un village russe près de Belgorod souligne bien la radicalisation de la situation militaire dans ce secteur situé au Nord des 900 km de la ligne de front actuel du conflit-russo-ukrainien, et dont Kharkov est le verrou de tout le dispositif ukrainien au Nord du Donbass.

Plusieurs correspondants m’ont demandé mon avis concernant la situation militaire sur le front de Kharkov où Kiev annonce depuis plusieurs jours mener des contre-attaques victorieuses sur les forces russes. Qu’en est-il exactement, quelles sont les conséquences de cette évolution de la ligne de front et surtout les perspectives de ces manœuvres ukrainiennes vers les frontières russes.

J’évoquerai en préambule un souvenir de Guyane : lorsque dans les « grands bois » on veut capturer une mygale terrée dans son trou, pour la décrire et la démythifiée auprès des visiteurs curieux ou effrayés, on prend une brindille épaisse et souple avec laquelle on vient « titller » l’araignée géante qui aussitôt attaque et croit repousser cet intrus qui recule et l’encourage à s’enhardir hors de son terrier… Centimètre après centimètre la mygale quitte son refuge jusqu’à être à découvert et cueillie comme une fleur.

La situation militaire se déroulant sur le front Nord du conflit russo-ukrainien me fait penser à cette anecdote tropicale et le terrier de la mygale à Kharkov, ce bastion urbain qui résiste aux forces russes depuis février 2022, tant par le nombre des forces ukrainiennes la défendant que par sa taille difficile à encercler (350 km2 plus d’un million d’habitants) et que complète des zones boisées environnantes.

Estimation cartographique du front de Kharkov au 11 mai.

• Lorsque l’état-major russe engage sa deuxième phase opérationnelle donnant la priorité des manœuvres offensives au front Est correspondant au Donbass, il diminue son étreinte autour de Kharkov mais tout en l’y maintenant sous la portée de son artillerie terrestre (40 km en moyenne) qui poursuit la destruction des défenses extérieures de la ville, à l’instar des missiles qui traitent les cibles stratégiques majeures du dispositif ukrainien (dépôts, casernes, radars, aviation etc…).

• En réorganisant son dispositif d’assaut plus vers le Donbass l’état-major russe n’a pas seulement quitté le secteur de Kiev mais il a aussi diminuer sensiblement ses effectifs de première ligne autour de Kharkov (7 à 8 groupes bataillonnaires tactiques contre 22 sur le front d’Izioum plus au Sud). Cette apparent affaiblissement du dispositif russe a donc inciter les forces ukrainiennes à tenter des sorties offensives du bastion urbain pour repousser les unités russes et surtout leur artillerie au delà de sa portée.

• Depuis 2 semaines environ, dans ce secteur, les forces russes cèdent du terrain devant les manœuvres ukrainiennes, en réalisant des tactiques dite de freinage pour les amener vers les frontières russes derrière lesquelles on observe depuis quelques jours une grande concentration d’unités blindées russes se former au Sud de Belgorod (située à 30 km de la frontière et 60 km de Kharkov). Malgré une très nette supériorité des feux terrestres, aériens et missiles, les faibles contre attaques russes observées semblent confirmer cette stratégie d’attirer les forces ukrainiennes loin de leur bastion urbain.

« La mygale est sortie de son terrier »

Vidéo propagande de l’armée ukrainienne vantant sa progression (env 30km)
vers les 
frontières russes entre Kharkov et Belgorod

Du côté ukrainien

En dehors de l’intention logique de repousser au loin les unités d’artillerie russes bombardant les défenses de Kharkov, Kiev de toute évidence cherche à desserrer l’étreinte sur le front de Kramatorsk, menacer les voies d’approvisionnement Belgorog-Izioum, et obtenir une victoire symbolique en reprenant le contrôle de la frontière au Nord de la ville pour menacer le territoire de la fédération de Russie dont la région limitrophe de Belgorod a déjà été bombardé à plusieurs reprises. Même si les forces ukrainiennes parviennent à la frontière elles rencontreront de sérieux problèmes pour fortifier leurs positions en terrain ouvert, de protéger et d’assurer leurs approvisionnements depuis Kharkov…

Sur le front de Kharkov après des obusiers étasuniens de 155mm M777 et des chars polonais T72 M1 sont apparus
côté ukrainien des Lance-Roquettes Multiples 
tchèques de 122 mm RM 70, amélioration du BM 21 Grad

Enfin, il ne faut pas écarter la possibilité que ces opérations ukrainiennes dans le Nord de Kharkov, à terme inévitablement suicidaires, soient aussi un sacrifice consenti pour obliger la Russie à basculer dans un effort de guerre plus important et ainsi poursuivre l’engrenage voulu par l’OTAN (mobilisation même partielle, engagement des forces opérationnelles principales…), ce qui aura pour conséquences d’affaiblir l’économie, les forces de réserve russes et justifier encore plus d’aides et d’engagement de l’OTAN dans le conflit… pour le faire durer.

Du côté russe 

Si les forces russes cèdent effectivement du terrain il faut observer qu’à l’instar de leur retrait du secteur de Kiev, leurs manœuvres se réalisent en bon ordre sur des lignes de contact successives et avant de se laisser fixer et déborder par des combats, sauf du côté de la rivière Donetsk (élargie par un barrage) où beaucoup de ponts détruits ont obligé les unités à faire mouvement sur sa rive gauche pour éviter d’y être bloquées. Plutôt que de réduire ses opérations sur le front de Kramatorsk en y prélevant des renforts pour celui de Kharkov, l’état-major russe vient de déployer un corps de bataille au Sud de Belgorod qui, selon moi, engagera une nouvelle offensive vers Kharkov en balayant au passage les unités qui en sont sorties.

Tir d’un missile balistique russe depuis la région de Belgorod
vers des objectifs de
la défense ukrainienne près de Kharkov

Parallèlement aux concentrations en cours au Sud de Belgorod, plusieurs actions russes laissent à penser que la phase préparatoire à cette nouvelle offensive en direction de Kharkov est bien dans sa phase préparatoire, comme par exemple une série de raids aériens (aviation et missiles) sur des systèmes de radars et systèmes de missiles antiaérien ainsi que des radars et pièces d’artillerie. C’est ainsi que un système antiaérien S-300 et un radar de contrebatterie d’artillerie de fabrication étasunienne ont été détruits ce 11 mai 2022.

Système de missiles antiaériens S-300 de l’armée ukrainienne détruit par un missile balistique russe dans la région de Kharkov.
En conclusion 

Si la situation au Nord de Kharkov apparait effectivement à l’avantage des forces ukrainiennes, il ne faut pas projeter cependant (comme partout ailleurs sur le front) des résultats tactiques obtenus par des victoires stratégiques, seul le temps permettra de confirmer ou d’infirmer le visuel actuel. Mais sachant que la stabilité du front de Kharkov (contrairement à celui de Kiev) est vitale pour le déroulement des opérations au Nord du Donbass, il est impossible que les forces russes laissent pourrir longtemps une situation et leurs unités se massant au Sud de Belgorod montrent bien qu’ils vont bientôt réagir et peut-être même jusqu’à la ville de Kharkov… Dès que la mygale sera sortie trop loin de son terrier pour s’y réfugier !

Soldat russe « en mode guépard » près de la frontière russe attendant l’ordre de mouvement vers le Sud pour piéger les forces ukrainiennes sorties de Kharkov.

source : Alawata Rebellion



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