Imaginée par l’économiste anglaise Kate Raworth, la Théorie du Donut est un modèle d’économie circulaire dans lequel sont pris en compte les limites de la planète et le minimum social. Depuis 2020, la ville d’Amsterdam a décidé de s’en inspirer pour son plan de relance à la sortie du confinement. Mise en lumière sur ce modèle économique durable et son application concrète à Amsterdam.

L’économie de demain en 7 principes

« En économie, l’outil le plus puissant n’est pas l’argent, ni même l’algèbre.
C’est un crayon.


Parce qu’avec un crayon,
vous pouvez redessiner le monde. »

Etudiante en économie à l’université d’Oxford et lassée d’y apprendre les théories économiques classiques capitalistes élaborées il y a plus d’un siècle, Kate Raworth a imaginé 20 ans plus tard, lorsqu’elle travaillait pour Oxfam, une économie alternative qui prend en compte les défis sociaux et environnementaux actuels en s’aidant de la forme du célèbre beignet américain : le donut. 

Son livre paru en 2017 « La Théorie du donut. L’économie de demain en 7 principes » explique ce modèle économique dont la limite inférieure du donut, le plancher social, représente les besoins sociaux fondamentaux des citoyens, à savoir, entre autres, l’accès à l’eau, aux soins de santé et à des logements sains. La limite extérieure, le plafond environnemental, représente quant à elle, les limites de la terre et ses ressources.

Diagramme de la théorie du donut. Crédits : Oxfam France

 

Parmi les 7 principes de la théorie du donut ? Changer de but, tout simplement. Pour Kate Raworth, c’est notre idée de modèle sociétal même qui doit changer : ne plus focaliser l’économie sur la croissance du PIB à tout prix, et se défaire de cette idée de croissance et de profit comme seul moteur de progrès et de réussite. 

En effet, cette idée perpétuée depuis plus d’un siècle maintenant est à présent désuète. Nombreuses sont les preuves qu’une croissance infinie dans un monde fini n’est plus possible. Pourtant, force est de constater que cette croyance est encore bien dominante dans l’imaginaire collectif.

Kate Raworth propose d’utiliser le donut comme boussole pour remplacer le PIB, pour trouver un repère qui permettrait à tous les êtres humains de s’épanouir, le tout dans les limites de ce que la terre a à nous offrir. Il s’agit de passer de la croissance sans fin à la prospérité équilibrée. Son nouveau but : atteindre la prospérité humaine dans un réseau de vie florissante. La représentation du donut permet de mieux comprendre ce nouvel objectif et de guider les citoyens dans sa réalisation.

Ainsi, fini le paradoxe du « capitalisme vert » : il s’agit de changer de modèle d’économie tout court, et de remettre les besoins vitaux de tous au cœur des préoccupations. Grâce à ce modèle, les problèmes socio-économiques et environnementaux sont enfin traités conjointement, puisqu’intimement liés.

 

Amsterdam entame sa transition grâce au modèle du donut 

Amsterdam. Source : Pixabay

En avril 2020, alors que le confinement touche à sa fin aux Pays-Bas, le conseil de la municipalité d’Amsterdam décide de s’inspirer du modèle de Kate Raworth pour relancer son économie au sortir du confinement. 

« L’idée est de revoir notre façon de consommer et de produire, tout en favorisant la création de nouveaux emplois » a déclaré l’adjointe au maire d’Amsterdam, Marieke van Doorninck.

Cette dernière a expliqué ne pas vouloir « retomber dans des mécanismes simplistes » en revenant à de vieux schémas de relance, et d’utiliser une approche globale et réformatrice en profondeur du système pour mettre en avant l’économie circulaire, l’agriculture urbaine ou encore des changements dans le traitement des déchets.

Les autorités locales ont d’ailleurs collaboré avec Kate Raworth et son équipe du Doughnut Economics Action Lab (DEAL) afin d’évaluer où se situe Amsterdam dans le donut tant d’un point de vue des manquements sociaux que des dépassements environnementaux. A partir de cela, le DEAL a adapté l’économie du donut à l’échelle d’une ville, et identifié les secteurs qui nécessitaient des changements d’organisation afin d’être durables et inclusifs. 

Grâce à ce travail d’analyse, l’économiste et son équipe ont élaboré une stratégie pour mettre en œuvre the Amsterdam City Doughnut, une ville « prospère, régénératrice et inclusive pour tous les citoyens, tout en respectant les limites planétaires » en déterminant les objectifs qui permettraient à Amsterdam de rentrer dans le donut. La municipalité a officiellement adopté ce plan dans sa politique « Amsterdam circulaire 2020-2025 ». 

La stratégie se concentre plus particulièrement sur 3 grandes chaînes de valeurs, identifiées comme prioritaires pour le cas concret d’Amsterdam : d’une alimentation plus durable et plus saine, qui se traduit par une meilleure gestion des déchets organiques et une relocalisation de la production grâce à l’agriculture urbaine notamment, à un changement de modes de consommation en privilégiant l’économie circulaire, la seconde main et les services de réparations, et enfin, un environnement bâti réfléchi en repensant l’espace urbain et les constructions dans des matériaux durables.

 

De la stratégie à la concrétisation

La question que l’on se pose donc : concrètement, 2 ans après l’adoption de sa stratégie, qu’a-t-il été mis en œuvre par la ville d’Amsterdam pour s’inscrire dans le « donut » inclusif et écologique ?

Du côté de la municipalité, les autorités locales ont commencé à mettre en place des projets d’infrastructures, des politiques d’emploi et de nouvelles politiques pour les marchés publics, ainsi que des mesures d’aide pour les citoyens qui souhaitent se lancer dans des démarches responsables.

Parmi ces projets, la construction d’une île sur le Lac Ijssel a débuté en janvier, « Strandeiland », afin, notamment, de remédier à la crise des logements à Amsterdam. Les entrepreneurs du projet ont pris le temps d’élaborer ce nouveau quartier urbain et de l’ancrer dans le modèle du donut. D’une part, l’île comptera 8000 habitations dont 40% de logements sociaux, dans un contexte où les habitations deviennent rares et de plus en plus chères à Amsterdam, et d’autre part,  tout a été pensé pour émettre le moins de CO2 possible. 

En effet, des fondations de l’île effectuées avec du sable, lui-même récupéré dans le fond du lac à l’aide de bateaux à faibles émissions et selon des méthodes respectant la faune et la flore locales, à l’utilisation de matériaux durables : rien n’est laissé au hasard. Le projet veille également à supprimer les risques d’élévation du niveau de la mer pour ses futurs habitants. 

Toujours dans le secteur de la construction, la ville promeut l’utilisation de matériaux plus durables, tels que le bois, et a introduit des « passeports de matériaux » qui identifient précisément les éléments constitutifs de chaque bâtiment. Cela permettra de les réutiliser ou de les recycler plus facilement lors de leur démolition. 

Au niveau des habitudes de consommation, Amsterdam souhaite devenir une économie totalement circulaire d’ici 2050. Pour atteindre cet objectif ambitieux, des infrastructures sont mises en œuvre pour encourager et rendre plus accessibles des modes de consommation plus responsables basés sur le partage et la réparation : mise en place de boutiques de seconde main, de services de location pour vêtements ou outils, et de services de réparation tels que des repair cafés. 

Si la ville peut entreprendre ce genre de projets et instaurer de nouvelles politiques publiques, la participation et l’adhésion de la population à tous les niveaux est un facteur indispensable à la réussite du donut. 

Des initiatives citoyennes qui ne manquent pas  

Et bonne nouvelle : du côté des citoyens et des entreprises les initiatives fleurissent, portées et encouragées par « l’Amsterdam Donut Coalitie », un collectif de citoyens, entreprises ou encore universités qui adhèrent à l’économie du donut et travaillent ensemble pour la mettre en pratique. 

Le True Price est un bon exemple de projet entrepris par des particuliers pour conscientiser les citoyens. L’idée est simple : les étiquettes des magasins montrent le vrai coût du produit, le prix du marché mais également les coûts sociaux et environnementaux. De plus en plus de magasins, restaurants, cafés ou même supermarchés à Amsterdam ont décidé d’adopter cette approche qui permet aux consommateurs de faire des choix plus responsables en connaissance de cause. 

Fin 2020, des industries du textile et la municipalité se sont jointes pour signer le « Denim Deal », un accord pour rendre cette industrie très polluante du denim, ce tissu de coton utilisé pour faire des vêtements en jeans, plus responsable. Les marques signataires se sont engagées à respecter des normes durables dans leurs chaînes de production, et à utiliser davantage de denim recyclé. De leur côté, les autorités locales seront responsables de faire des récoltes de vieux jeans auprès des résidents pour veiller au bon recyclage de ceux-ci. Une belle illustration de collaboration entre le secteur privé ou public pour promouvoir la circularité.

Evidemment, des initiatives sociales et éco-responsables existaient auparavant et Amsterdam était une ville déjà bien lancée dans la transition écologique. L’adoption officielle du Amsterdam City Doughnut a tout de même donné un élan particulier à cette démarche ainsi que les aides financières nécessaires à de nombreuses personnes et entreprises pour se lancer dans des activités durables. En bref, le donut a permis de mener à une systématisation des démarches plus durables dans toute la ville.

 

Un modèle de transition écologique et sociale

Le pari de la capitale des Pays-Bas est à saluer : profiter d’un moment charnière de relance après-crise pour inscrire sa ville dans une vraie transition écologique et sociale. Si de plus en plus de localités souhaitent s’engager dans la même direction, il n’est pas toujours évident de savoir comment s’y prendre. Même si, pour certains, elle peut paraître idéaliste, la théorie du donut peut être une bonne piste pour sortir de cette société de croissance à outrance et prendre en compte les défis sociaux et environnementaux auxquels la société actuelle est confrontée. 

Le cas d’Amsterdam, première ville à officiellement adopter le modèle du donut, a d’ailleurs inspiré d’autres villes à se lancer dans la démarche : Bruxelles, Copenhague, ou encore Portland ont récemment suivi le pas. Le DEAL reçoit de plus en plus de demandes pour examiner l’application du donut dans des villes du monde entier. Partout, les mentalités commencent à changer, et c’est bon à savoir !

Si sa créatrice Kate Raworth a initialement pensé la théorie du donut comme modèle d’économie mondiale, celle-ci peut être adaptée à l’échelle d’une commune, ville, région ou pays pour que, petit à petit, la société remette des valeurs humaines et respectueuses de l’environnement au cœur de son économie.    

– Delphine de H.


Sources :

Kate Raworth, La théorie du donut : l’économie de demain en 7 principes, Plon, 2018 (traduit de l’anglais par Laurent Bury)

« Amsterdam Is Embracing a Radical New Economic Theory to Help Save the Environment. Could It Also Replace Capitalism? », Ciara Nugent, Time, 22/01/2021, https://time.com/5930093/amsterdam-doughnut-economics/

https://www.kateraworth.com/2020/04/08/amsterdam-city-doughnut/

« Amsterdam Circular 2020-2025 Strategy », The City of Amsterdam, 2020 

“The Doughnut Model for a Fairer, Greener Amsterdam”, Socrates Schouten, Green European Journal, 15/10/2020, https://www.greeneuropeanjournal.eu/the-doughnut-model-for-a-fairer-greener-amsterdam/

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