Face à la flambée des prix de l’électricité, Enercoop, fournisseur d’électricité 100 % renouvelables, s’est résolu à recourir temporairement à de l’électricité issue du nucléaire. Une décision adoptée à 88 % par les sociétaires de la coopérative, réunis en assemblée générale samedi 18 juin à Paris. Celle-ci approvisionne plus de 100 000 clients en électricité issue des énergies renouvelables et produite par de petits producteurs d’électricité basés en France.

À partir de 2023 et pour trois ans maximum, Enercoop aura ainsi recours à l’« accès régulé à l’électricité nucléaire historique » (Arenh). Ce mécanisme permet aux fournisseurs d’électricité d’acheter à bas coût l’énergie produite par les centrales nucléaires d’EDF.

Olivier Soufflot, directeur général délégué d’Enercoop, et Béatrice Delpech, directrice générale adjointe, expliquent ce choix à Reporterre.

Reporterre — Depuis sa création, Enercoop revendique son opposition à l’énergie nucléaire. Comment justifiez-vous le choix de se tourner aujourd’hui vers elle ?

Béatrice Delpech — Cette décision s’est imposée à nous. À la fin de l’année 2021, nous étions asphyxiés par l’envolée des prix de l’électricité sur le marché. Sans recourir à l’Arenh, nous aurions peut-être survécu, mais cela aurait impliqué de faire des sacrifices sur le cœur de notre projet.

En effet, nous ne sommes pas seulement fournisseurs d’énergie. Il s’agit uniquement d’un moyen pour contribuer efficacement à l’augmentation de la production d’énergie renouvelable en France. Nous développons aussi nos propres moyens de production d’énergie et proposons à nos clients des services d’accompagnement dans leurs efforts de réduction d’énergie. Si nous sommes asphyxiés au point de ne rien pouvoir faire d’autre que de fournir de l’énergie à nos clients, notre action perd tout son sens.


Aviez-vous des alternatives ? Augmenter le coût des abonnements, par exemple ?

Béatrice Delpech — Avant de nous résoudre à ce choix, nous avions déjà pris des mesures douloureuses. Depuis décembre, nous n’acceptons plus de nouveaux clients. Et nous avons décidé de hausses tarifaires en février, avril et en juillet. Ce n’est plus possible de faire peser ce poids sur nos sociétaires.

Olivier Soufflot — Nous sommes les seuls, en 2022, à ne pas avoir recours à l’Arenh. Ce mécanisme engendre des écarts de prix très élevés : il contraint EDF à vendre l’énergie produite par ses centrales nucléaires à 42 euros par mégawattheure (MWh), quand elle atteint 300 euros sur le marché ! Ce mécanisme crée un écart avec les autres fournisseurs d’électricité difficilement supportable pour un acteur qui ne voudrait pas y recourir. D’autant qu’en un an, le prix de l’électricité sur le marché a été multiplié par six, en moyenne.

« Le modèle que nous visons est un modèle résilient. » © E.B/Reporterre

C’est donc progressivement, après des échanges avec nos sociétaires, que nous nous sommes rangés à cette option pour une durée que nous souhaitons la plus courte possible. Le temps de mettre en place un modèle plus résilient, basé sur les coûts de production de l’énergie, et non sur les fluctuations du marché.

Vous achetez votre électricité en direct à plus de 400 producteurs d’électricité renouvelable partout en France. Pourquoi êtes-vous exposés à la variation des prix de l’électricité sur le marché ?

Béatrice Delpech — D’abord, une partie des contrats qui nous lient à nos producteurs sont corrélés au marché. Quand les prix du marché augmentent, le coût de l’achat augmente pour nous aussi.

D’autre part, nous achetons notre électricité à l’avance, mais nous sommes obligés de recourir à des achats ponctuels sur le marché pour assurer notre équilibre. Cela peut être le cas si un hiver est particulièrement rigoureux et que la consommation d’énergie dépasse ce que nous avions anticipé.

Pouvez-vous assurer à vos sociétaires que le recours à l’Arenh est une solution temporaire ? Comment allez-vous faire pour vous passer du nucléaire après 2025 ?

Olivier Soufflot — Notre ambition est de passer du modèle français, basé majoritairement sur le marché, à un modèle qui repose sur les coûts de production.

Pour cela, nous voulons développer les contrats d’achats de long terme, pour des périodes de 20 à 30 ans, et le développement de moyens de production propres à Enercoop. Nous avons déjà une dizaine de projets de ce type en cours. Mais développer un projet photovoltaïque ou éolien se fait sur le temps long. Il faut compter sept ans pour l’éolien. Recourir temporairement à l’Arenh nous donne le temps de développer ces projets.

Béatrice Delpech — Aujourd’hui, ce type de contrat représente 5 % de l’énergie que nous fournissons. Nous voulons passer à 20 % en 2025 et à 30 % ou 40 % d’ici à 2030.

Le modèle que nous visons est un modèle résilient. Il va permettre d’accroître la production d’énergie renouvelable en France, tout en protégeant les consommateurs, puisque le coût de l’énergie est connu à l’avance. C’est la voie de l’avenir.

Vous voilà contraints de recourir à l’énergie nucléaire. Cela ne prouve-t-il pas qu’il est aujourd’hui impossible de se passer de l’atome en France ?

Béatrice Delpech — Nous continuons de penser que l’énergie nucléaire est sans avenir et qu’il faut en sortir le plus rapidement possible.

Seulement, aujourd’hui, le marché est biaisé. Le dispositif de l’Arenh donne l’illusion que l’énergie nucléaire est peu chère, mais c’est complètement faux. Le prix de l’électricité est complètement décorrélé de la réalité. En rejoignant l’Arenh, nous essayons de nous libérer d’un marché complètement fou grâce à un dispositif surréaliste.

📨 S’abonner gratuitement aux lettres d’info

Abonnez-vous en moins d’une minute pour recevoir gratuitement par e-mail, au choix tous les jours ou toutes les semaines, une sélection des articles publiés par Reporterre.

S’abonner



Source:

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.